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7 - Dossier, 7 - La Hiérarchie, Idées

Un Dieu, un maître. Sur la hiérarchie ecclésiale 1/2

Un Dieu, un maître

Sur la hiérarchie ecclésiale

« Ne vous faites pas appeler Maître »[1] répétait Jésus. Ses disciples ont-ils respecté ses préceptes ? Comment comprendre la hiérarchie de l’Église aujourd’hui ?

« Comment cela se fait-il que l’Église catholique soit la dernière véritable Internationale opérationnelle et toujours en vie ? » Pour le dire autrement, comment expliquer le fait que l’institution « Église catholique romaine » ait, à ce jour, le plus long et universel exercice du pouvoir à l’échelle de l’histoire de l’humanité ? Étonnant, pour ne pas dire fascinant […] Quelle autre institution, quel autre « appareil d’autorité ayant vocation à embrasser la collectivité dans son ensemble afin de l’ordonner et de la normer » peut se prévaloir d’un tel pouvoir sur toute la planète Terre ? [2]

La question est bien trop vaste pour prétendre y répondre en quelques lignes. Si nous contribuerons sans doute à son éclaircissement, elle dépasse notre propos du jour, mais, plus stimulante que jamais, lui a donné son point de départ et trouve donc sa place ici.

Nous nous rapprocherons de l’interrogation de Saint Augustin, se demandant « comment faire tenir ensemble le principe de gouvernement, le pouvoir politique et le « don de dieu », qui « seul a le pouvoir de rendre heureux les hommes » ? » [3]

L’Église catholique est bel et bien cette institution complexe et unique qui mêle à la fois le visible et le spirituel, l’humain et le divin – le premier étant toujours subordonné au second. Ce n’est pas sans conséquence. Que l’on soit croyant ou non, au moment de nous pencher sur cette conception particulière de la hiérarchie au sein de l’Église, et pour la comprendre dans sa globalité, il nous semble essentiel de pouvoir nous placer dans cette perspective catholique.

Reconnaissons-le, le concept de hiérarchie, qui est aux fondements de l’organigramme ecclésial, est d’une part rigoureusement argumenté, mais également redoutablement cohérent. Cela fait bien entendu sa force, mais sa faiblesse aussi : une telle cohérence empêcherait, pour certains, toute flexibilité, et ne laisserait aucun espace ni aucune ouverture capables d’accueillir des réflexions et des conceptions réellement diverses sur ce que devrait être la dimension terrestre de l’Église. Nous y reviendrons.

Église corps du Christ

Pour commencer, une image toute simple et déjà utilisée par Saint Paul nous permet d’envisager les caractéristiques de cette conception hiérarchique : l’image du corps.

L’Église, qui est le Peuple rassemblé par Dieu à travers le monde, est considérée elle-même comme Corps du Christ, et a comme « Tête » le Christ lui-même. Le Christ est donc à la Tête d’un Peuple qui est son corps et qui se compose d’une diversité d’organes ayant chacun leurs fonctions propres.

Cette notion de corps est capitale pour l’Église, car d’une part elle appelle à la solidarité et à l’unité, nous le verrons, mais surtout elle rappelle que les catholiques, au-delà de toutes hiérarchies, sont foncièrement égaux face aux autres et devant Dieu, puisqu’ils se caractérisent par une même dignité. Pour le dire simplement, entre un Pape et un simple laïc, Dieu n’a pas de préférence, et l’un n’a pas plus de chance que l’autre d’accéder au paradis.

Ce qui rassemble les catholiques dans cette même dignité est le sacrement du baptême qui incorpore tout qui en fait la demande à l’Église, le régénère comme fils de Dieu, et le rend membre du Christ. Les catholiques sont donc essentiellement des baptisés, ce qui les rend fondamentalement égaux.

La notion de corps permet aussi de comprendre l’unité[4], car corps du Christ, l’Église « n’est pas seulement rassemblée autour de lui ; elle est unifiée en Lui »[5]. Et cette unité n’est pas sans conséquence, car c’est elle qui amènera la notion de solidarité au-delà de toutes les divisions.

« L’unité du Corps mystique produit et stimule entre les fidèles la charité : « Aussi un membre ne peut souffrir, que tous les membres ne souffrent, un membre ne peut être à l’honneur, que tous les membres ne se réjouissent avec lui. » »[6]

Vous tous, en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus.[7]
 

Notons d’emblée que ce devoir de charité, pour un catholique, ne s’arrête pas à ses seuls frères baptisés, mais que, comme nous l’exposerons plus tard, il engage les catholiques envers tous leurs contemporains, quels qu’ils soient.

C’est sur cette base faite d’égalité, d’unité et de charité, que se construit alors la hiérarchie ecclésiale qui structure le Peuple de Dieu[8], afin qu’il puisse accomplir sa mission : témoigner de l’Amour que le Christ porte à tous les hommes.

Les ouvriers

Premier postulat hiérarchique : le peuple des baptisés se divise en deux. Sans entrer dans les détails, retenons donc qu’il y a d’un côté les laïcs, et de l’autre les ministres sacrés qui sont appelés les clercs, chacun ayant une fonction particulière dans l’Église.

C’est ainsi que les laïcs, avec leur caractère séculier qui les fait vivre au milieu du siècle, ont pour vocation de faire progresser et « de chercher le règne de Dieu précisément à travers la gérance des choses temporelles qu’ils ordonnent selon Dieu »[9].

À cette place, ils sont appelés par Dieu pour travailler comme du dedans à la sanctification du monde, à la façon d’un ferment, en exerçant leurs propres charges sous la conduite de l’esprit évangélique, et pour manifester le Christ aux autres avant tout par le témoignage de leur vie, rayonnant de foi, d’espérance et de charité.[10]

Vous en conviendrez, la mission n’est pas simple, et demande une humilité exemplaire face à son propre intérêt, face à son orgueil et son égoïsme, face aux volontés de Dieu et face à la liberté de l’Autre, valeur capitale et essentielle que le catholique se doit de respecter[11].

Mais ce n’est pas tout, comment pouvoir comprendre et saisir les volontés de Dieu afin de les mettre en pratique ? C’est ici qu’arrive, secondé par le clergé, l’incontournable Esprit Saint.

Le souffle

Quand, quarante jours après sa résurrection, le Christ est remonté aux Cieux pour rejoindre son Père, il n’a pas abandonné les hommes ; il leur a laissé l’Esprit Saint, ce don de Dieu qui se donne à eux, pour qu’ils puissent accorder leur intelligence avec la volonté divine. En d’autres mots, c’est l’Esprit Saint qui éclaire les hommes à travers leur conscience, et leur fait comprendre ce que Dieu veut de et pour eux.

Aux croyants dès lors, par leur intelligence, par l’écoute de soi, de leur conscience, de leurs ressentis, de se mettre avec humilité au diapason de leur conscience.

Dans cette démarche d’écoute et d’action, le laïc sera épaulé par le clergé, apte à lui conférer les sacrements qui vivifieront en lui la présence divine. Le laïc est donc celui qui agit sur le terrain alors que le diacre, le prêtre ou l’évêque sera celui qui lui en donnera les moyens à travers les sacrements. Chacun à sa place, donc, avec sa fonction, ses capacités et ses talents, au service d’une même cause et au nom d’un même Dieu.

Une hiérarchie fonctionnelle

À l’image du Pape François s’agenouillant à la suite du Christ pour nettoyer et embrasser les pieds de détenus d’une prison romaine, la hiérarchie dans l’Église ne peut se confondre qu’avec la notion de service. Les Évangiles sont très clairs là-dessus et instaurent une conception fonctionnelle de la hiérarchie.

Les rois de nations les maitrisent [les hommes], et ceux qui les dominent sont appelés bienfaiteurs. Qu’il n’en soit pas de même pour vous. Mais que le plus grand parmi vous soit comme le plus petit, et celui qui gouverne comme celui qui sert.[12]
 

Le Christ s’oppose donc aux structures hiérarchiques mondaines pour éviter absolument qu’elles réduisent au sein de son Église les relations humaines à des rapports d’ordres et d’obéissance.

En corollaire à ces notions de service et d’égalité, découle une caractéristique propre à l’organisation ecclésiale : sa hiérarchie, si elle est enseignante, doit être tout autant enseignée par ce qui se vit au cœur des paroisses de base, au sein desquelles souffle et s’exprime l’Esprit. Mais l’Église de Rome se donne-t-elle encore les moyens pratiques et intellectuels d’écouter et de prendre en compte les demandes des fidèles ? Et ces derniers, qui font vivre cette Église de par le monde, se font-ils assez entendre ? C’est sur ce point de gouvernance que les polémiques sont les plus vives au sein d’une Église peu collégiale, très centralisée à Rome, et qui ne donne pas souvent la parole aux évêques aptes de par leur fonction à témoigner de ce qui se vit à la base. Les chantiers entrepris par le Pape François pour réformer la Curie suscitent donc beaucoup d’attentes.

En fonction de sa nature, explique le jésuite Paul Valadier, l’autorité de l’église enseignante et enseignée « devrait donc rendre compte de ses actes et de ses paroles devant la communauté croyante, surtout parce qu’elle n’a pas d’autre autorité que celle de témoigner de l’Évangile, de le rendre actuel et pertinent, d’avoir par conséquent une parole vive, non répétitive, encore moins asservissante »[13].

Alors, explique encore le jésuite, l’Église s’accordera à sa véritable nature, non pas celle d’une démocratie au sens juridique du terme, mais celle d’une institution capable de « prendre au sérieux la nature même de cette communion de frères et de sœurs qu’a voulue Jésus Christ, frères et sœurs qui reconnaissent une autorité, mais une autorité qui doit être toute entière ordonnée à leur service » – et au message christique, serait-on tenté de rajouter.

Dans ce cadre, la hiérarchie demeure indispensable au sein de l’Église pour maintenir le Christ à la tête de celle-ci. Et quant à savoir si cette organisation ne remplace pas le pouvoir de Dieu par le pouvoir d’un homme, l’Église s’en défend : car la hiérarchie n’existe qu’au nom de ce seul maitre. « L’Église ne peut faire et dire que ce qu’a fait et dit le Maitre », nous explique le Père Jean-François Mertz. « Si elle dit ou fait autre chose, ce ne serait plus l’Église, car l’Église n’est pas autre chose que le prolongement de la présence du Christ dans l’histoire. »

Croire pour comprendre

En pèlerinage sur la terre, l’Église ne peut que s’accepter comme humaine et faire « l’expérience de la distance qui sépare le message qu’elle révèle et la faiblesse humaine de ceux auxquels cet Évangile est confié »[14]. Ne regarde pas nos péchés, mais la foi de ton Église, répète d’ailleurs le prêtre à chaque eucharistie.

Voici donc que sa nature la rappelle au discernement quant à son action et son organisation, qui en vertu de ce cheminement ne peuvent qu’évoluer. Si l’Église n’est pas de ce monde, mais dans le monde, elle doit malgré tout sans cesse repenser le dialogue avec celui-ci. Ce n’est pas chose aisée pour l’immense institution qu’elle est.

S’il faut croire pour comprendre l’Église, il n’en faut pas moins, pour cette dernière, continuer à toujours mieux écouter et comprendre le monde, pour persévérer et croire avec lui.

Bosco d’Otreppe

[Pour une vision plus sceptique sur la hiérarchie ecclésiale, voir « L’Esprit ne semble pas souffler d’une seule voix », dans ce même numéro.]

[1] MATTHIEU 23, 8.

[2] BOBINEAU Olivier, L’empire des papes, Cnrs Éditions, 2013, p. 13.

[3] St AUGUSTIN, cité par BOBINEAU Olivier, dans L’empire des papes, op. cit., p. 14.

[4] « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » (Jn 6, 56)

[5] « Catéchisme de l’Église catholique », § 789.

[6] « Catéchisme de l’Église catholique », § 791.

[7] Lettre aux Galates 3, 27-28.

[8] La notion de Peuple de Dieu se comprend aussi à travers son étymologie. Peuple vient du latin populus qui traduisait la notion d’un peuple ordonné, organisé, et qui s’opposait notamment aux termes plebes (couche sociale inférieure) et turba (foule anarchique et chaotique).

[9] « Lumen Gentium. Constitution dogmatique sur l’Église », § 31

[10] « Lumen Gentium. Constitution dogmatique sur l’Église », § 31

[11] Dans son livre « Credo politique », Éric de Beukelaer rappelle combien des siècles de religion d’État ont pu faire perdre de vue aux catholiques la nécessité de respecter la liberté de l’Autre. « Il est normal et naturel que pour un croyant, la religion se veuille la principale boussole de son existence. [Mais] cette boussole perd le nord dès qu’elle s’exerce sous la contrainte. La laïcité politique […] trouve ici sa justification théologique : dans l’espace public, chaque citoyen doit jouir d’une totale liberté de conscience afin de pouvoir authentiquement chercher la liberté spirituelle qui donnera sens à sa vie. » (Credo politique, Fidélité, 2011, p. 46.)

[12] LUC 22, 25-26.

[13] VALADIER, Paul, « La démocratie dans l’Église est-elle possible ? », dans Croire aujourd’hui, octobre 2010, p. 32-34.

[14] « Catéchisme de l’Église catholique », § 853.

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