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7 - Dossier, Littérature

L’organisation hiérarchique : ce que peut nous apprendre l’étude de la poésie médiévale

Examiner un texte, ou simplement en parler, requiert un effort de classification. Que la classification soit préalable à l’analyse ou qu’elle s’accomplisse d’un commun élan, c’est la nécessité d’en passer par des principes qui importe. Car on classe en fonction de critères, c’est-à-dire d’éléments qui permettent de distribuer la masse informe des objets en catégories. Autrement dit, il y a un jugement ou une évaluation qui s’opère en fonction d’une série de différences et de ressemblances, et qui suppose un modèle en quelque sorte idéal, dépassant les objets particuliers. Au xxe siècle, la science linguistique accomplit exemplairement cet effort de classification. Le Cours de linguistique générale (1913) que laisse Ferdinand de Saussure (1857-1913) fera d’ailleurs école et débordera les frontières de la discipline.

Certes, les principes qui servent à discriminer – à critiquer, littéralement – restent contestables, soit qu’on en récuse la teneur, pour ainsi dire, soit qu’on en condamne la valeur même [1]. C’est pourquoi de la Poétique (~ 335 ACN) d’Aristote (384-322) à Qu’est-ce que la littérature ? (1947) de Jean-Paul Sartre (1905-1980), et bien au-delà de ces repères, les questions de définition peuvent proliférer – quoique dans des contextes et dans des perspectives fort dissemblables, ou plutôt faut-il y insister : précisément dans des gestes divergents. On a dès lors affaire à des formes d’organisation qui n’échappent pas aux changements du monde : elles appartiennent à l’histoire. Ainsi, voici ce qui peut tarauder un spécialiste de la littérature médiévale comme Paul Zumthor (1915-1995) : « les hommes du Moyen Âge eurent-ils l’idée ou le sentiment que les textes poétiques se rangeaient en ensembles génériques » [2] ?

D’après ses recherches, l’époque composait avec un « vocabulaire “littéraire”, fait de bric et de broc et d’usage assez banal », qui révèle une terminologie « vague et fluente ». Mise à part la chanson de geste (que représente par exemple la Chanson de Roland), les désignations se répartissent entre forme chantée (reverdie, pastourelle…) et narration non chantée (fabliau, dit…). Le partage des textes en genres ne trouve guère de stabilité sur ce sol. L’opération de classement s’expose en effet aux dangers d’un double écueil : ne comprendre une désignation (le fabliau, par exemple) que par rapport à un texte spécifique (défaut de généralité : le fabliau, c’est Les Perdrix), ou rendre cette désignation à ce point abstraite qu’elle se vide de toute singularité (défaut de particularité : le fabliau, c’est un récit plutôt bref [3]). Par conséquent, il s’agit de proposer, à plusieurs siècles de distance, une classification qui s’avère nécessairement historique. Zumthor rappelle de la sorte ce qui s’entend par « genre » [4], la définition n’ayant pas d’autre choix que de se résoudre elle-même à un certain degré d’abstraction sans lequel la catégorie ne s’appliquerait qu’à un objet déjà défini (trop de différence, trop peu de ressemblance : défaut de généralité).

Sur ces remarques préliminaires, consécutives d’une brève analyse du problème des genres pour l’homme du Moyen Âge, une méthode s’élabore. D’une certaine façon, elle s’élabore en s’appliquant (à arrêter les critères qui autoriseront à recenser les textes selon un genre). Or, « le classement implique une hiérarchisation » (p. 201). Les principes critiques s’agencent donc dans une arborescence qui décrit plusieurs niveaux, des variantes réalisées (les textes) au schème narratif englobant (qui concerne tous les textes individuellement), en passant par différents modèles intermédiaires. Dès lors, les œuvres peuvent être comparées à travers la hiérarchie : non seulement au sein d’une même catégorie, horizontalement, mais aussi en perspective avec la base ou la terminaison de la branche, verticalement. Considérés pour eux-mêmes, les textes sont strictement ponctuels, « et en ce sens intemporels » (p. 206). Pures actualisations de traits génériques, ils ne se réduisent nullement à une continuité avec d’autres textes de la même catégorie et s’identifient cependant entièrement au modèle. Quant à eux, les modèles qui hiérarchiquement embrassent les réalisations connaissent une historicité. En effet, contrairement au matériau textuel effectué une fois pour toutes, le modèle s’inscrit dans une tradition : il « se transmet, se reproduit, se modifie » (p. 207).

L’esquisse de ce parcours intellectuel dévoile que « les distinctions ainsi dégagées remplissent une fonction méthodologique, en permettant de situer les faits concrets par rapport à des termes extrêmes » (p. 221). La hiérarchie a, par suite, une valeur essentiellement instrumentale. Elle ne résulte de rien d’autre que d’une construction entreprise en vue d’une classification, et ne prétend pas couvrir l’ensemble des phénomènes à l’œuvre dans un texte (invariablement ponctuel, intemporel). La hiérarchie se manifeste ainsi comme méthode historiquement marquée, de laquelle ne se détache pas une méthode qui la conditionne – sorte de méthode de la méthode.

Remonter le cours du temps permet parfois de découvrir un site d’où le paysage entier qui nous importe – le nôtre – accuse ses reliefs, ramasse ses perspectives, révèle des lignes à ras de sol estompées – comme celles que la photographie aérienne livre aux archéologues –, se colore et se « remet en place » de manière inattendue, apte durant un instant à nous en faire percevoir quelque forme cachée mais pertinente, sinon un principe d’unité, voire la permanence d’une faille.

Paul Zumthor, Langue, texte, énigme

Guillaume Willem

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[1] À cet égard, voir l’entreprise de dénonciation des valeurs qu’entame Friedrich Nietzsche. Cf. « La valeur d’une hiérarchie des valeurs », dans ce numéro.

[2] Zumthor Paul, Essai de poétique médiévale [1972], Seuil, 2000, p. 195.

[3] Pour en savoir plus sur le flou qui entoure le genre du fabliau, cf. notamment l’Essai de poétique médiévale, p. 468 et suivantes.

[4] « En gros, il [le mot “genre”] désigne une certaine configuration de possibles littéraires, fonctionnant comme une règle à l’égard d’un certain nombre d’œuvres indépendamment de leur sens. » Le raisonnement se poursuit : « Mais à quel niveau se définissent ces possibles ? De là résultent tous les malentendus et, pour commencer, l’impossibilité d’établir un catalogue clair et complet des “genres”… » (p. 197).

 

Pour aller plus loin:

Antoine Compagnon, Théorie de la littérature : la notion de genre (2001), disponible en ligne : http://www.fabula.org/compagnon/genre.php : cours libres d’accès

Paul Zumthor, Essai de poétique médiévale (1972) : sur la littérature médiévale de langue française

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Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Édito – La hiérarchie, entre valeur instrumentale et outil de domination | Projections - septembre 15, 2014

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