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Cinéma, Varia

Inédit – Questions de mythologie nordique : Valhalla Rising de Nicolas Winding Refn

Questions de mythologie nordique

Sur Valhalla Rising (2009) de Nicolas Winding Refn

 

En 2009, Nicolas Winding Refn – réalisateur danois connu pour la trilogie Pusher et le long métrage Drive qui lui valut le prix de la mise en scène à Cannes en 2011 – présenta aux amateurs de cinéma Valhalla Rising, un film de Vikings déconcertant, alternant scènes de violence et moments contemplatifs. Le film fut coscénarisé par Refn et Roy Jacobsen –écrivain norvégien, membre de l’Académie norvégienne de langue et de littérature. Valhalla Rising est sans doute le film le plus hermétique que Refn ait réalisé jusqu’à présent : sans connaissances de l’histoire et de la mythologie nordique, il n’est tout simplement pas envisageable de le comprendre pleinement. En effet, le film repose essentiellement sur des éléments intertextuels formant une toile qu’il revient au spectateur de décrypter.

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Commençons par déchiffrer le titre du film : « rising » peut signifier « soulèvement » ou « résurrection » et « Valhalla » – en français, la « Halle des Occis » [1] – désigne le séjour des einheri, de valeureux guerriers décédés au combat et obéissant à Odin (le dieu principal de la mythologie nordique). Ce titre, comme nous allons le démontrer, a valeur métonymique : il doit être compris à la fois comme « le soulèvement d’Odin » et « la résurrection de la religion nordique ».

Pourquoi ? Tout d’abord parce que nombre d’indices laissent penser que le Borgne – le protagoniste mutique du film – n’est autre qu’Odin ou son avatar terrestre : tout comme le dieu nordique, le Borgne n’a qu’un œil et peut voir l’avenir par le biais de rêves ou de visions – Odin a acquis ces pouvoirs en obtenant le droit, au prix d’un de ses yeux, de boire à la source de sagesse et d’intelligence gardée par le géant Mimir [2]. De plus, en tant que gladiateur (Odin est entre autres le dieu des esclaves [3]) et surhomme (le nom « Odin » signifie « fureur sacrée » [4]), le Borgne rappelle incontestablement les berserkir, ou « chemises d’ours » [5] – guerriers enragés qui vont nus au combat et ne craignent ni le fer, ni le feu –, servant Odin. Observons d’ailleurs que dans la scène où le Borgne se libère de ses liens et tue ses geôliers, Refn utilise des cris d’ursidés pour marquer chacun de ses coups.

Le Borgne ou Odin

Par ailleurs, le générique inaugural du film, qui relate une opposition entre païens et chrétiens [6], donne d’emblée une explication au titre : les pratiquants de la religion nordique se raréfient et il faut qu’Odin remédie à cela. Ce n’est donc pas un hasard si le film commence en Écosse – très certainement au douzième siècle de notre ère – dans une tribu de Gael-Galls, c’est-à-dire des « celtes-étrangers » en langue celtique [7] : les Gael-Galls formaient une société mixte, à la fois scandinave et picte. Bien que l’on ne sache que peu de choses sur cette société, les chercheurs estiment qu’elle a partiellement résisté à la christianisation jusqu’au treizième siècle [8] ; comparativement, les pays scandinaves se sont tous convertis au christianisme autour de l’an 1000.

Si le film commence dans un clan Gael-Gall, c’est pour que le Borgne puisse approcher le jeune garçon qui s’occupe d’apporter aux gladiateurs leurs pitances. Cet enfant, auquel la pratique de la religion nordique n’est pas étrangère vu le milieu dont il provient – un clan païen –, est celui que le Borgne a choisi pour réinsuffler une nouvelle vie aux croyances païennes. Pour mener à bien son objectif, le Borgne doit initier l’enfant. Autrement dit, il faut que la relation que le Borgne entretient avec l’enfant devienne une hiérophanie (i.e. une manifestation du sacré) pour ce dernier. Dès lors, le premier acte divin que le Borgne va réaliser est l’élimination de l’entièreté du clan qui le garde prisonnier. Conséquence de ce que Régis Boyer appelle la dialectique « destin-honneur-vengeance » : si une personne vient s’intercaler entre un personnage exceptionnel (dieu ou héros) et son honneur qui est d’accomplir son destin, il a le droit sacré – ou plutôt la nécessité contraignante – de se venger [9].

N’ayant plus personne vers qui se tourner, l’enfant qui a été épargné par le Borgne, suit ce dernier et devient son ami. Au cours de leur errance dans le paysage désolé des Highlands, ils rencontrent des croisés scandinaves en route pour Jérusalem ; ceux-ci ont fait une escale pour trucider quelques païens. Ne sachant pas qu’ils vont être l’objet d’une némésis (i.e. une vengeance divine) et permettre la suite de l’initiation de l’enfant, les croisés invitent le Borgne et son jeune compagnon à les accompagner dans leur expédition mandatée par l’Église. Après une nuit de réflexion, le Borgne accepte leur proposition. Mais il s’agit bien entendu d’une mascarade : un des surnoms d’Odin est Bọlverkr, « Fauteur-de-Malheur » [10] ; celui-ci lui fut attribué par les géants en raison de sa fourberie et de sa cruauté.

Pour preuve, lors du voyage maritime, le bateau est pris dans un épais brouillard sans fin qui en réalité n’est autre que la brume du Niflheimr : l’étymologie du mot nifl « est discutée, mais en définitive, il semble bien qu’il doive s’expliquer par l’idée de “brouillard”, d’“obscurité” » [11]. Dans la religion nordique, le Niflheimr – ou « monde de l’obscur » –, se trouvant à Útgarðr – le « monde extérieur » –, est séparé de Miðgarðr – l’immense domaine qu’habitent les hommes – par la mer [12]. C’est au cœur du Niflheimr qu’Odin – également dieu des morts – a précipité la déesse Hel pour la charger de veiller sur l’Enfer scandinave [13]. Et c’est précisément là que le Borgne mène l’enfant et les croisés. Refn utilise d’ailleurs un effet de martelage  pour nous le faire comprendre : lorsque le Borgne est maudit par le geôlier qu’il éventre, lorsque l’enfant parle des origines du Borgne et lorsque le chef imagine où le brouillard les emmène, il est effectivement à chaque fois question des Enfers.

Précisons toutefois que Refn associe les Enfers au Nouveau Monde. Cela lui permet de détrôner Christophe Colomb – l’éventuelle découverte du Nouveau Monde par les Vikings est le sujet d’un ardent débat au sein de la communauté scientifique [14] – et de faire échos aux trois sagas – la Saga d’Eiríkr le Rouge, la Saga des Groenlandais et le Dit des Groenlandais – qui traitent supposément du sujet. En effet, aussi bien dans les sagas que dans le film, les indigènes entrent en conflit avec les Scandinaves. Toutefois, alors que les textes appellent les indigènes skroelingjar – d’après Régis Boyer, « ce mot contient une idée de “tordu”, au sens physique du terme, de déguenillé, de minable, on ne sait s’il s’appliquait aux Algonquins ou aux Inuits ou encore à l’ethnie appelée Beothuk » [15] –, Refn les fait plutôt ressembler aux Indiens bien bâtis des westerns ou encore à ceux apparaissant dans les romans gothiques de Charles Brockden Brown – c’est-à-dire forts, dangereux et furtifs comme des Amazones. La raison de ce choix s’explique par le fait que les Indiens sont associés aux morts du Niflheimr : tout comme le Scandinave qui disparaît mystérieusement avant de revenir sous la forme d’un revenant, ils sont torses nus et portent un même grimage orangé.

Scandinave disparu

Aux Enfers, l’initiation de l’enfant continue avec le spectacle offert par la déchéance des croisés : après avoir essuyé de nombreuses pertes parmi leurs rangs à cause des attaques indiennes, les croisés, désespérés et persuadés que Dieu n’existe pas, sombrent dans la folie en transgressant les règles de la communauté (viol, homosexualité). Apparaît alors le Scandinave disparu. Celui-ci annonce que le Borgne parle – seuls les élus (lui et l’enfant) sont effectivement admis à l’entendre –, leur révélant qu’ils sont à présent en Enfer. Cette annonce mène à une bataille à la suite de laquelle les non-croyants et les ennemis du Borgne sont éliminés. Seuls deux Scandinaves continuent leur route avec le Borgne et l’enfant.

Au sommet d’une colline, les Scandinaves reçoivent via l’enfant des réponses à leurs questions existentielles – l’enfant est à présent devenu le prophète du Borgne : nous apprenons que la façon dont un homme meurt n’est pas sans avoir de conséquences sur la vie après la mort – mourir à la suite d’un combat octroie le droit de rester au Walhalla – et que seul l’enfant parviendra à construire un bateau et retourner en Europe. L’enfant et le Borgne quittent ensuite les Scandinaves et atteignent la côte. Face au spectacle offert par la mer, le Borgne, cerné par les Indiens, rencontre son destin : les Indiens, en réalité des einheri obéissant à son commandement, sont là pour l’affranchir de son enveloppe humaine.

Flashback métaphorique

Cette idée est soutenue par le flash-back métaphorique inséré au moment du meurtre : on voit le Borgne s’immergeant intégralement dans l’eau à côté du monticule de pierre – symbole de la revivification de la mythologie nordique à partir de la destruction du culte chrétien – que celui-ci avait construit tandis que les Scandinaves sombraient dans la folie. Odin étant associé à l’élément eau [16], il est alors clair que le Borgne retourne à son état divin d’origine.

Lorsque le Borgne n’est plus, les Indiens s’en vont, laissant l’enfant seul face au destin qui lui a été promis. L’horizon que ce dernier observe est alors envahi par un fondu enchaîné prenant l’apparence d’un liquide bleu azur. Celui-ci laisse place aux Highlands embrumées du début du film : la brève apparition du visage du Borgne dans le brouillard nous apporte alors, dans ce qui s’avère être l’épilogue du film, la preuve qu’Odin veille toujours.

 

Quentin Dispas

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[1] Page, R. I. Mythes nordiques. Paris : Seuil, 1993, p. 140.

[2] Cf. Boyer, Régis. Yggdrasill. La religion des anciens Scandinaves. Paris : Payot, 2007, p. 137.

[3] Cf. Boyer, Régis. Les Vikings. Paris : Perrin, 2004, p. 397.

[4] Cf. Id. Yggdrasill. La religion des anciens Scandinaves. Op. cit. p. 139.

[5] Cf. Ibid. p. 160-161.

[6] « Au commencement, il n’y avait que l’homme et la nature. Des hommes portant des croix arrivèrent et repoussèrent les païens jusqu’aux confins de la Terre ».

[7] Cf. Id. Yggdrasill. La religion des anciens Scandinaves. Op. cit. p. 142.

[8]Cf. Woolf, Alex. From Pictland to Alba : 789-1070. Édimbourg : Edinburg University Press, 2007, p. 276-277.

[9] Cf. Boyer, Régis. Les sagas islandaises. Paris : Payot, 1978, p. 176.

[10] Cf. Id. Yggdrasill. La religion des anciens Scandinaves. Op. cit. p. 139.

[11] Dillmann, François-Xavier (directeur). L’Edda. Récits de mythologie nordique. Paris : Gallimard, 199, p. 142.

[12] Cf. Id. Yggdrasill. La religion des anciens Scandinaves. Op. cit. p. 193.

[13] Cf. Id. Les Vikings. Histoire, mythes, dictionnaire. Op. cit., p. 336-337.

[14] Cf. Boyer, Régis. Ísland Groenland Vínland. Paris : Arkhê, 2001.

[15] Id. Les Vikings. Histoire, mythes, dictionnaire. Op. cit., p. 285.

[16] Odin est placé « sous le signe de cet élément liquide – eaux oraculaires, sang sacrificiel, sperme de l’orgasme atteint, nectar poétique, larmes et écumes des transes et des épreuves initiatiques, breuvages capiteux de l’immortalité – auquel il est immanquablement associé parce qu’en ces humeurs ou boissons diverses réside le secret de la vie triomphant de la mort et du savoir que ne saurait épuiser notre compréhension nécessairement limitée de notre condition » Cf. Id. Yggdrasill. La religion des anciens Scandinaves. Op. cit. p. 163.

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Discussion

3 réflexions sur “Inédit – Questions de mythologie nordique : Valhalla Rising de Nicolas Winding Refn

  1. Cela me permet enfin de comprendre pleinement les différentes scènes du films ainsi que le scénario 🙂 Merci beaucoup !

    Publié par Axel J | avril 11, 2015, 10:16
  2. Merci beaucoup pour cette fine analyse qui permet d’aller au delà de l’aspet esthétique ultra réussi du film !

    Publié par Martin | janvier 1, 2016, 20:02
  3. belle et brillante analyse ! bravo !!!

    Publié par anasaziprog | mars 28, 2016, 11:23

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