//
you're reading...
7 - Dossier, Idées

Une autre école est possible – L’Exploratoire – Entretien

Une autre école est possible

Entretien sur la hiérarchie à l’école, dans le cadre d’un nouveau projet scolaire

 

Depuis plusieurs années, L’Exploratoire, un groupe d’enseignants plein d’idées, travaille sur un projet d’école, dont ils espèrent qu’elle ouvrira en 2014-2015. Objectifs : tout à la fois mixité sociale, pédagogies nouvelles, structure participative, cours de sciences humaines, activités manuelles et artistiques. Un projet juste idéaliste comme il faut, qui repense le rapport traditionnel de l’école à l’autorité et à la hiérarchie dans la perspective d’un fonctionnement global de l’école responsabilisant et impliquant tous les acteurs. Interview de Tanguy Pinxteren, membre de l’Exploratoire.

 

Projections : Quelle sera l’originalité principale de votre projet ? Qu’y aura-t-il qui manque dans les établissements dans lesquels vous travaillez aujourd’hui et qui vous motive à ouvrir votre propre école ?

Tanguy Pinxteren : Ce qui manque surtout dans les écoles, actuellement, c’est la supervision et l’intervision. Dans les structures qui s’occupent de social, les employés ont toujours au moins une fois par semaine un moment de retour collectif sur ce qui s’est passé et de supervision. Dans les écoles, mises à part quelques exceptions, il n’y a rien de ce type. Or, il se passe bien des choses dans les classes. On en parle un peu, de manière informelle, mais rien n’est prévu pour régler collectivement les problèmes ou anticiper, réfléchir en profondeur aux manières d’améliorer le vivre-ensemble. Comme si ce n’était pas important pour les directions ; comme si les profs n’étaient là que pour donner leurs cours et rien d’autre, alors que l’on sait bien que c’est de plus en plus difficile.

Dans notre projet, nous aspirons dès lors à beaucoup plus de coordination entre enseignants et de moments de réflexion avec les étudiants. Bien entendu, un professeur aura des moments seul face à sa classe, mais il y aura souvent plusieurs enseignants face à un groupe d’élèves. En outre, nous prévoyons plusieurs types de conseils dans lesquels seront évoqués (entre employés de l’institution, entre enseignants et élèves) les problèmes, mais aussi les projets. Tous les matins, ces groupes se réuniront, et une fois par semaine, un conseil regroupera trois de ces groupes de référence. À quoi l’on ajoutera une assemblée générale se réunissant au moins toute les trois semaines et un Conseil de l’Exploratoire, qui regroupe les délégués des autres différents conseils. Si de telles structures existent déjà aujourd’hui, ça et là, elles sont rarement prises au sérieux.

pedagonautes

La question de la hiérarchie est indissociable, dans le contexte scolaire, de celle de la discipline. Qu’envisagez-vous de ce point de vue ?

L’idée principale est de responsabiliser les élèves, d’en faire des acteurs de leur propre apprentissage plutôt que des simples « consommateurs ». Ils décideront par exemple des modules de cours qu’ils suivront, chacun étant guidé par un tuteur adulte. Et ils participeront également aux diverses tâches, comme la cuisine et le nettoyage. On vise donc la cogestion et la coresponsabilité. Ainsi, nous ne viserons pas tellement des sanctions classiques, face aux problèmes de discipline, mais chercherons plutôt à faire comprendre à la personne les conséquences de son acte sur la communauté.

Cela dit, nous ne sommes pas complètement naïfs. Il y aura des problèmes d’agressivité, de drogues, etc. Mais on ne laissera pas une personne seule responsable face aux élèves. La responsabilité sera toujours partagée en groupe. Ainsi, quand il y aura des problèmes de discipline importants, on fera appel à la médiation par d’autres enseignants et à un service de médiation.

Quand surgit un fait grave, on ne doit pas à tout prix vouloir le régler au moment même, mais plutôt prendre le temps de le régler en groupe. Deux jours après, par exemple, un conseil revient sur les faits, avec les élèves. Cela est préférable, car on se rend souvent compte, après les faits, d’une erreur dans la gestion instantanée de l’événement. Or, on est humains, on fait des erreurs, et il faut le faire comprendre aux élèves. C’est très important que les enseignants osent revenir après coup, de manière critique, sur leurs réactions spontanées, afin d’inciter les élèves à eux-mêmes faire preuve d’autocritique.

Par ailleurs, en début d’année scolaire, nous prévoyons une semaine d’accueil des élèves et parents pour bien leur expliquer les principes de base de l’école, et établir ensemble une série de règles. On se rend compte que les règles sont beaucoup plus efficaces quand les jeunes participent à leur élaboration. Ils y obéissent mieux. Et si un individu déroge à la règle, il est rappelé à l’ordre par le groupe. Mais évidemment, il y a un cadre à poser ; tout n’est pas à disposition de la volonté des élèves. On compte aussi promouvoir la communication non-violente, apprendre des techniques de prise de parole et de décisions en groupe.

Fonctionnerez-vous, selon la méthode traditionnelle, avec une distinction claire entre direction et enseignants, ou de manière plus collégiale ?

Il n’y aura pas une direction au sens classique, car beaucoup de décisions viendront de la base. D’ailleurs, le projet lui-même est pensé à plusieurs et élaboré de manière collégiale.

Ce qui sera original, c’est que tous les employés adultes, quelle que soit leur fonction principale, seront tuteurs d’un groupe d’élèves et auront un rôle éducatif à jouer. Même les professionnels de la cantine accueilleront les élèves quand il reviendra à ces derniers de travailler à cette tâche.

Mais la relation d’autorité des adultes sur les élèves n’est-elle pas incontournable ?

Dans une certaine mesure, c’est certain. Il n’y aura dès lors pas d’égalité complète avec les jeunes. Nous, les adultes, en savons plus qu’eux. Nous sommes censés être formés de telle sorte qu’on réagisse avec plus de distance et de maturité. Et pour cette raison, nous sommes les garants du bon fonctionnement du projet éducatif. Il n’y aura donc pas de laxisme généralisé. Il y a des règles en effet qui, si elles peuvent être discutées, doivent aussi être respectées. Ce que nous chercherons simplement à éviter, c’est qu’il y ait juste une personne ou quelques-unes ayant la fonction de garant(s) de l’autorité.

Mais ce qu’il faut reconnaître, c’est que l’égalité en classe est une conception biaisée de la relation avec les jeunes. On aimerait bien parfois, en tant qu’enseignant, pouvoir se contenter d’être partenaire de l’apprentissage, mais on reste aussi inévitablement évaluateur, ce qui est une forme de sanction. Cela dit, si l’on privilégie les évaluations formatives, les commentaires plutôt que les chiffres, cela peut contribuer au changement de relation dans la classe.

À ce propos, on critique parfois les nouvelles approches de l’éducation insistant sur l’auto-apprentissage parce qu’elles affaiblissent le statut de l’enseignant, qui n’est plus qu’une sorte d’assistant. Qu’en pensez-vous ? N’est-ce pas saper l’autorité du prof que de lui enlever une certaine aura liée à la conception de l’éducation comme transmission ?

C’est une critique récurrente des pédagogies actives. Mais il faut voir comment ces dernières sont mises en œuvre. Le prof ne doit surtout pas laisser les élèves livrés à eux-mêmes. Il organise le tout et doit savoir où il va. Cela demande de maîtriser les savoirs, mais aussi d’être capable d’improviser sur un canevas. Ce n’est pas parce que les élèves sont en recherche en groupe, avec apprentissage mutuel, qu’ils n’ont pas besoin du prof. Mais il est là pour piloter l’activité, de la manière la plus fine possible. La transmission pure passe difficilement, tandis que des échanges dans un cadre peuvent être plus porteurs.

Mais il ne faut évidemment pas s’imaginer qu’ils vont tout découvrir par eux-mêmes. C’est cela, la dérive. Ces pédagogies doivent rester très organisées et réfléchies. À la limite, elles demandent même presque une meilleure formation, car le métier devient moins mécanique. Il faut bien structurer les modules de cours, tout en laissant place à l’improvisation.

Entre transmission et auto-apprentissage, cependant, ce n’est pas tout ou rien. Il faut trouver un équilibre. Mais l’idée principale de ces pédagogies actives est qu’on n’est pas là pour déverser un savoir dans des cerveaux réservoirs. Il faut savoir sur quel arrière-fond arrive le nouveau savoir. Et pour cela, interroger les apprenants, puis leur indiquer comment arriver à changer ces conceptions. On n’apprend bien que quand on est dérangé dans ses préconceptions, comme le montrent toutes les études de pédagogie.

Notre projet n’a toutefois pas une vision dogmatique des choses, pas d’allégeance à un type unique de pédagogie. Il cherche plutôt à combiner toutes sortes de techniques, variant coconstruction des savoirs et transmission. Apprendre à se servir des ressources éducatives et apprendre à apprendre, notamment, sont des objectifs fondamentaux.

Il n’en demeure pas moins vrai que le problème de l’autorité est sans doute le plus fondamental, dans l’enseignement secondaire. À la fois, tout le monde s’accorde pour condamner l’ancien modèle, très autoritaire, et en même temps on doit reconnaître que c’est l’échec de nombreux jeunes enseignants à être reconnus dans leur autorité qui les fait renoncer rapidement au métier. Comment vous situez-vous par rapport à ce problème ?

Mais qu’est-ce qui fonde vraiment l’autorité aujourd’hui ? Le savoir ? Non, c’est fini. Qu’on  regarde l’évolution du rapport entre la société et ses intellectuels. Cela ne marche plus aujourd’hui, dans les classes, ce rapport d’autorité fondé sur le savoir. C’est au contraire le respect mutuel qui fonde l’autorité. Les élèves doivent voir qu’on leur offre un service et qu’on les respecte, qu’on les estime capables d’apprendre. Alors ils peuvent offrir leur respect en retour. Quand cela marche, on n’a pratiquement pas besoin de sanctions. C’est très utopique, évidemment, mais ce qui l’est encore plus, c’est de croire que le système scolaire d’aujourd’hui est encore adapté à la nouvelle réalité.

Une autre dimension de la question de la hiérarchie dans l’enseignement, c’est évidemment la hiérarchie entre les différents établissements scolaires. On connaît le contexte des différents décrets visant la mixité. Une école peut-elle encore cibler un certain public ? Quelle est votre attitude ? Concevez-vous une structure suffisamment souple pour qu’elle soit adéquate pour n’importe quel public ?

Nous voulons vraiment une école mixte de tous points de vue. Nous entendons donc tout à fait jouer le jeu et ne pas offrir notre service qu’à des enfants favorisés. La difficulté, c’est que ce type d’école attire généralement les milieux dotés d’un certain capital culturel. Dans les milieux plus populaires, on craint plutôt ce genre de projet pédagogique. C’est pourquoi nous devrons veiller à la bonne communication avec les parents.

La mixité, on ne peut pas juste la décréter ; il faut la penser et la préparer pour que ce soit une réussite. Nous avons mis sur pied un pôle mixité et travaillons avec le mouvement socio-pédagogique Changements pour l’Égalité. Nous allons maintenant voir ce que nous pouvons faire en amont des inscriptions, pour aller parler aux familles du quartier et les convaincre de nous confier leurs enfants. Car si nous avons déjà des demandes aujourd’hui et si nous savons que nous ne manquerons pas d’élèves, nous devons encore aller chercher ce public différent de celui qui postule spontanément. Et pour favoriser cette mixité, nous entendons nous implanter dans un quartier déjà mixte (encore incertain).

Pour terminer, il faut encore évoquer la hiérarchie des filières, qui creuse le lit de (et reflète) la hiérarchie socio-économique. Quelles filières accueillerez-vous dans votre école et pourquoi ?

Nous n’offrirons qu’une filière générale, particulièrement orientée vers les sciences humaines et l’art, mais avec pas mal de choix pour les élèves au niveau des thèmes abordés et des ateliers manuels et artistiques. Notre projet est assez ambitieux, avec cette ouverture à des sciences humaines peu enseignées ailleurs. Mais cela, nous voulons le faire tout en valorisant aussi les activités plus manuelles.

Notre objectif sera de lutter contre la relégation scolaire avec une section générale forte, qui tente de garder avec elle tous les élèves, grâce au soutien scolaire, mais aussi à l’intégration d’activités plus techniques. C’est une manière de contourner la hiérarchie des filières.

Entretien avec Tanguy Pinxteren réalisé par Pierre-Étienne Vandamme

Pour en savoir plus :

–         http://www.lexploratoire.be

–         http://www.changement-egalite.be

–         Giordan André & Saltet Jérôme, Changer le collège, c’est possible !, OH ! Éditions, 2010.

Publicités

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Entrer votre adresse e-mail pour vous inscrire à ce blog et recevoir les notifications des nouveaux articles par courriel.

Rejoignez 387 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :