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7 - Dossier, Idées

Regard sur la hiérarchie des sexes

Au moment d’écrire cet article, cela fait sept mois que je vis et travaille en République dominicaine, ce petit pays qui partage avec Haïti une de ces belles îles de la mer des Caraïbes. Sept mois que j’expérimente ce que signifie concrètement être une femme dans une société définie par la majorité de ses membres comme machiste. Impossible, dans ce contexte, de ne pas s’intéresser à la situation de la femme dominicaine. Et puisque ce qui préoccupe, dans sa situation, n’est pas sa nationalité mais sa qualité de femme, on ne peut qu’être entraînée dans une réflexion plus générale (mais partielle) sur la relation que l’époque entretient avec le féminin.

Sous la loupe dominicaine

Dans la section de son rapport 2012 consacrée à la République dominicaine, Amnesty International déclare que « les violences faites aux femmes et aux filles demeurent un grave motif de préoccupation ». Le pays connaît, en effet, un taux particulièrement élevé de féminicides, principale cause de mort des femmes en âge de procréer. De janvier à octobre 2012, selon le collectif féministe Mujer y salud, 196 femmes avaient déjà été tuées par leur compagnon ou leur ancien compagnon. Au même moment, le collectif recensait 175 morts maternelles, dont 20 % concernaient des jeunes filles âgées de 13 à 19 ans. Ces chiffres s’expliquent en grande partie par l’interdiction pénale de toute forme d’avortement. L’État dominicain, qui n’a de laïc que l’apparence, continue de suivre les diktats des dignitaires religieux et s’oppose à toute dépénalisation de l’avortement, même en cas de viol ou de danger pour la mère. Malgré le projet de réforme du code pénal en cours [1] et malgré les 61 % de Dominicains qui se déclarent favorables à la dépénalisation de l’avortement quand la santé de la mère est en danger [2]. Ajoutons à tout cela le fait que, pour un même travail, une Dominicaine gagne 21 % de moins qu’un Dominicain, que 40 % des jeunes filles sont touchées par le chômage juvénile (contre 19 % des jeunes garçons) et que, selon Amnesty, environ 500 000 Dominicaines travaillent actuellement dans le commerce sexuel à l’étranger ; le tableau de la condition féminine est très loin d’être sans taches !

Au quotidien et de manière moins tragique, cette réalité se traduit par un rappel constant des rôles attribués à chaque sexe et par une hyper-sexualisation des jeunes. Les rayons de jouets des supermarchés sont divisés en deux sections bien séparées : la première vomit des jouets roses et des déguisements de princesses, tandis que la deuxième met en avant des accessoires de guerre et des voitures puissantes. Aux spectacles d’écoles, des fillettes d’une dizaine d’années arrivent du salon maquillées et en talons, sous les regards attendris des mamans. Dans la rue, les femmes sont sans cesse les proies de « piropos », terme sous lequel sont rangées toutes les remarques, plus ou moins vulgaires, lancées par les hommes dans la rue. Un élève de onze ans explique qu’il adore le jour de son anniversaire parce qu’il peut « regarder les filles en bikini ». Des jeunes étudiantes de l’université, appartenant à la classe la plus aisée, admettent qu’elles ne travailleront probablement jamais, puisqu’elles épouseront un homme qui aura suffisamment d’argent pour « faire vivre la famille ». Dans les campagnes, l’âge moyen de la première grossesse – et donc du premier mariage, même s’il est illégal – est de 14 ans. Face à cet état de fait, les associations féministes multiplient les campagnes de sensibilisation aux questions de sexisme et d’éducation à la sexualité. En tête des priorités, faire connaître aux femmes leurs droits : non, la violence domestique n’est pas une affaire privée ; oui, un viol peut avoir lieu dans le cadre d’un mariage ; oui, tout cela est répréhensible.

Mais finalement, cela se passe tellement loin de chez nous… Nous, en Occident, on l’a connue, la révolution féministe ! L’égalité, on l’a !

… Vraiment ?

En Belgique : « qu’est-ce qu’elles veulent encore ? »

Si les féminicides, la mortalité maternelle ou la traite des femmes sont effectivement moins importants en Belgique, ce n’est pas pour autant que la violence domestique et/ou basée sur le genre a totalement disparu. Ainsi, sur dix jeunes âgés de 12 à 21 ans, neuf affirment avoir déjà été victimes d’un fait de violence verbale, morale ou psychologique, physique ou sexuelle, au sein d’une relation amoureuse [3]. Parmi eux, entre 15 et 17 ans, les filles sont trois fois plus touchées par des faits de violence physique et des agissements de domination. Au-delà, c’est la vision même de la violence dans la relation qui pose question : pour une majorité de jeunes, tous genres confondus, on constate une certaine tolérance vis-à-vis de la violence sexuelle, ainsi qu’une forme d’acceptation de phénomènes de violence dans les relations amoureuses. Certains comportements violents – lire les sms, surveiller les fréquentations et en interdire certaines – sont en outre perçus comme des signes d’engagement dans la relation.

Bien que les chiffres manquent et varient au sujet des couples adultes, on sait que le phénomène est présent et important. Ainsi, toujours en Belgique, un ménage sur trois dit connaître, dans son entourage, des cas graves de violence conjugale. En 2010, une enquête de l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes constatait qu’une femme sur sept avait été, au cours des 12 derniers mois, confrontée à au moins un acte de violence de la part de son (ex-)partenaire [4]. À l’échelle internationale, Amnesty estime qu’« une femme sur trois, au moins, a reçu des coups, subi des relations sexuelles imposées ou d’autres formes de mauvais traitements au cours de son existence » [5].

A côté de cela, en Belgique, une femme continue à gagner 8,35 % de moins qu’un homme, à diplômes, fonctions et responsabilités égales, au sein de la même organisation ou entreprise [6]. Dans les études supérieures, les filières scientifiques, accès vers la plupart des métiers à rémunération importante, sont massivement fréquentées par de jeunes garçons, tandis que les filles s’orientent plus généralement vers les sciences humaines et sociales [7], et on serait à côté de la plaque en attribuant cela à des prédispositions génétiques ou au hasard. Dans la rue, enfin, comme l’a montré avec retentissement le court-métrage de Sophie Peeters, les femmes continuent d’être les victimes quotidiennes du harcèlement verbal [8].

Patriarcat et domination masculine

Comment expliquer ces différents constats ? Pourquoi, en ce début de xxie siècle et partout sur le globe, retrouvons-nous ces mêmes violences et discriminations infligées au genre féminin ? Pour répondre à ces questions, il faut se rappeler que nous vivons dans des sociétés dont les fondements patriarcaux demeurent, à des degrés divers, encore profondément vivants. En Occident (nous y reviendrons), les médias, les traditions, les lieux communs et même certaines institutions reflètent cette base patriarcale. Celle-ci définit la virilité par toute une série de comportements agressifs, puissants, brutaux, actifs, alors que la féminité est définie par des comportements doux, fins, dociles, passifs. Ainsi, le patriarche modèle est grand, fort, capable de protéger et défendre sa famille, en même temps qu’il la commande et la dirige. À l’inverse, la femme idéale – selon le patriarcat – n’existe avant tout qu’en tant que compagne d’un homme : elle comble ses désirs (principalement sexuels), le soigne et l’aime. Remarquons que cette définition des rôles présente des standards particulièrement pesants et dont il ne fait pas bon s’éloigner, sous peine de sanction sociale : un homme risquerait d’être considéré comme faible, proche du féminin ; une femme risquerait d’être vue comme sexuellement invalide, et donc inexistante. Cette définition des rôles donne évidemment l’ascendant au masculin – en tant que groupe social et tel que défini par le patriarcat –, le féminin n’existant qu’en relation à ce dernier.

Nous arrivons ainsi au concept de domination masculine (ou privilège masculin), que Bourdieu définit comme une série de structures invisibles qui agissent, se reproduisent et cantonnent l’homme et la femme dans des rôles prédéfinis. Ces structures invisibles se condensent en un habitus tellement ancré dans nos pratiques quotidiennes qu’il nous est particulièrement difficile de le critiquer ou de le remettre en question. Et pourtant il pose problème, puisqu’en donnant le privilège au masculin, il empêche l’égalité des genres. Concrètement, cela signifie que, face à une situation ou un problème identique, le masculin aura plus facilement l’ascendant ou trouvera plus rapidement une solution. En outre, en tant que groupe social privilégié, les hommes seront moins exposés à certaines situations problématiques que les femmes.

Oui, mais concrètement ?

Malheureusement, cette définition des genres selon le patriarcat et le privilège masculin qui en découle, bien qu’unanimement (ou presque) contestés en théorie, sont encore actuellement mis en œuvre dans des situations diverses et variées. Il suffit, par exemple, d’ouvrir la plupart des catalogues destinés aux enfants ou de faire un pas dans les rayons de jouets des grandes surfaces pour constater que la plupart des fabricants de jouets promotionnent leurs produits à l’aide d’un marketing genré particulièrement stéréotypé. Les jouets destinés aux filles et aux garçons appartiennent à deux mondes différents et cloisonnés : là où la petite fille aura le choix entre des poupées, des accessoires de dînette ou de ménage – « pour faire comme Maman » –, le petit garçon se retrouvera face à des voitures, des jeux de construction ou des armes de guerre. Comme l’explique Anita Sarkeesian, jeune féministe américaine [9], le cas du marketing de Lego est, à ce sujet, tout à fait parlant. Depuis la moitié des années 1980, la marque aux célèbres briques, reconnues comme un jouet qui permet d’accélérer le développement de l’enfant et de l’amener vers le goût des maths, des sciences et des domaines de l’ingénierie en développant notamment la mémoire spatiale, la modélisation dans l’espace et l’imagination, a décidé d’adresser la très grande majorité de ses produits aux garçons [10]. En 2011, sans doute confronté à des pertes de parts de marché, Lego réagit et sort une nouvelle déclinaison, toute de rose et de violet vêtue : Lego Friends, renforçant les images sexistes [11] et reléguant les filles dans une enclave rose, où la construction et l’imagination sont secondaires et où le jeu n’apparaît que dans la répétition de scénarios prédéfinis. Les conséquences de ce type de marketing sur les enfants sont évidentes : chacun dans son rôle, au risque d’être vu comme un garçon ou une fille manqué-e !

Notre environnement médiatique reflète également ces relents de patriarcat et de domination du masculin qui entraînent une sous-représentation du féminin. À cet égard, le Bechdel Test, qui évalue la représentation féminine dans les productions cinématographiques, est extrêmement révélateur. Pour réussir ce test, un film doit 1/ mettre en scène au moins deux personnages féminins qui 2/ ont un prénom et qui 3/ parlent ensemble d’autre chose que d’un homme. Sans surprise, la grande majorité des films échouent. Ainsi, sur les neuf films retenus pour l’Oscar du meilleur film 2011, seuls deux réussissent le test – The Descendants et The Help, ce dernier étant l’unique film de la sélection présentant des personnages principaux féminins. Ce test n’apporte aucune information quant à la qualité du film, ni même à son caractère féministe [12] ; il sert simplement à pointer un problème, à savoir le manque de rôles féminins significatifs dans la majorité des productions cinématographiques contemporaines. Cette sous-représentation du féminin se retrouve également, entre autres, dans les manuels scolaires : une étude du Cemea [13] montre qu’en 2012, les garçons y sont représentés plus de deux fois plus que les filles. En outre – et c’est évidemment également le cas de bon nombre de productions cinématographiques –, ces représentations véhiculent des clichés particulièrement sexistes et ne représentent pas la diversité réelle des rôles : les activités extérieures (sportives, de vacances) sont principalement illustrées par des personnages masculins, tandis que les filles restent à l’intérieur de la maison ; les héros de fiction, majoritaires, sont forts et courageux, tandis que les héroïnes sont des princesses, des mères aimantes ou des sorcières ; certains métiers sont identifiés à un genre – les docteurs, bouchers, menuisiers, policiers, etc. sont des hommes, alors que les infirmières, institutrices, artistes, couturières, etc. sont des femmes. De nouveau, il est aisé d’imaginer comment ce genre de représentation s’inscrit dans notre inconscient.

Plus généralement, toutes ces représentations du masculin et du féminin selon le patriarcat se concentrent de manière éloquente dans la culture du viol, expression qui définit un environnement social et médiatique qui justifie, excuse et banalise les violences sexuelles. La culture du viol, ce sont par exemple les réactions sexistes qui se sont multipliées dans les médias à la suite de l’affaire DSK, du « troussage de domestique » de Jean-François Kahn à Jack Lang qui s’interroge, au JT de France 2 : « c’est un homme qui n’est pas insensible au charme des femmes, mais est-ce un crime ? ». La culture du viol, c’est ce journaliste de Joystick qui, après avoir visionné la bande annonce du dernier Tomb Raider, dans lequel l’héroïne subit une tentative de viol, écrit : « Faire subir de tels supplices à l’une des figures les plus emblématiques du jeu vidéo, c’est tout simplement génial. Et si j’osais, je dirais même que c’est assez excitant » [14]. Ce sont aussi toutes les réactions qui se sont multipliées sur Internet suite à l’affaire Steubenville [15], aux États-Unis, blâmant la victime et s’inquiétant de l’avenir des deux coupables. La culture du viol, c’est également Todd Akin, candidat républicain au Sénat américain qui, en pleine campagne présidentielle, justifie son opposition à l’avortement en expliquant qu’un « viol légitime » n’entraîne pas de grossesse, le corps féminin étant naturellement capable de « se défendre » et d’empêcher toute fécondation. La culture du viol, c’est finalement cet ensemble indéfini de remarques qui culpabilisent au quotidien les femmes – pour leur attitude ou leur habillement – allant jusqu’à les rendre responsables des violences subies et faisant des hommes des êtres incapables de contrôler leurs pulsions.

Au vu de tout cela, on aurait tort de ranger la lutte contre le sexisme du côté des combats achevés, des problématiques refermées, comme beaucoup ont tendance à le faire. Si de nombreux acquis ont été engrangés dans les dernières décennies, il nous revient de veiller à leur préservation et leur approfondissement. Dans cette optique, les initiatives se multiplient : littérature non sexiste, jouets mixtes et de coopération, crèches égalitaristes, sensibilisation aux questions de sexisme et de genre, etc. Mais bien entendu, à long terme, c’est dans le domaine éducatif que se joue cette évolution nécessaire des mentalités. Son instrument principal sera vraisemblablement une éducation publique, gratuite, laïque et émancipatrice, en tous coins du globe, qui permettra peut-être aux membres des générations suivantes, et particulièrement aux femmes, d’avoir véritablement le choix d’être qui elles-ils veulent, quel que soit leur genre.

Anne Pelsser

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[1] Projet qui, par ailleurs, diminue de 5 à 3 ans la peine de prison encourue pour un viol, la rabaissant à la peine encourue pour un simple vol, et restreint la définition de violence domestique à des situations ayant entraîné la mort ou des blessures graves.

[2] http://www.colectivamujerysalud.org/

[3] La situation des jeunes en Belgique francophone. Photographie statistique, Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique, 2010.

[4] Les expériences des femmes et des hommes en matière de violence psychologique, physique et sexuelle, Institut pour l’égalité des femmes et des hommes, 2010.

[5] http://www.amnestyinternational.be/doc/nos-campagnes-beta/violences-contre-les-femmes-649/

[6] Ce chiffre vient du magazine belge Références. Faites le test ! Le site http://appli-parite.nouvelles-ecritures.francetv.fr/#, créé par Francetv, vous permet de calculer le salaire que vous toucheriez si vous étiez de l’autre sexe.

[7] Pour des chiffres précis, vous pouvez consulter le rapport 2010 de l’IWEPS.

[8] http://www.madmoizelle.com/etudiante-filme-harcelement-verbal-117901

[9] http://www.feministfrequency.com/2012/01/lego-gender-part-1-lego-friends/

[10] À partir de ce moment, les thèmes développés par Lego s’identifient au masculin – les pirates, les chevaliers, les pompiers, les soldats – et se centrent sur des personnages masculins : pour 18 figurines humaines Lego, on recense actuellement 1 figurine féminine ! Les publicités présentent des garçons dans des situations compétitives ou de conflits armés, situations dans lesquelles l’agressivité occupe une place prépondérante.

[11] À Heartlake City, vous pourrez jouer avec vos mini-figurines (qui ressemblent à des Barbies) à décorer votre appartement, aller au Country Club avec votre amie et cuisiner de délicieux hamburgers à la cafétéria.

[12] Par exemple, un film véhiculant une multitude de préjugés sexistes, comme Sex and the City, remporte le test haut la main.

[13] CEMEAction, Manuels scolaires et stéréotypes sexués : éclairages sur la situation en 2012. Étude exploratoire, décembre 2012.

[14] http://www.gamingfrance.fr/wp-content/uploads/2012/08/Preview-Joystick-Reboot-Tomb-Raider.jpg

[15] Le 17 mars 2013, deux lycéens américains âgés de 16 et 17 ans et stars de leur équipe de football ont été reconnus coupables de viol sur une mineure devant témoins. Les réactions de slutshaming (qui visent à rendre responsable la victime) et de culpabilisation de cette dernière ont été nombreuses. Vous pouvez en trouver un aperçu sur ce tumblr : http://publicshaming.tumblr.com/day/2013/03/17

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Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Édito – La hiérarchie, entre valeur instrumentale et outil de domination | Projections - septembre 15, 2014

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