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7 - Dossier, Idées

Repenser la hiérarchie avec le Revenu de Base Inconditionnel

« Les gens qui n’ont pas le temps sont des handicapés de l’imaginaire »

Jean-Marie Piemme, Le Souffleur inquiet

 

La hiérarchie due à la sujétion économique est sûrement la forme la plus courante de hiérarchie : elle existe au travail, en politique, à la maison, entre les sexes, etc. Loin de former une belle et nécessaire interdépendance entre les humains (nous sommes encore, heureusement, des animaux grégaires), elle crée en effet une dépendance qui aliène. Avec un revenu de base inconditionnel, peut-être arriverions-nous tout doucement à repenser (voire à combattre) cette forme primaire de hiérarchie.

Qu’est-ce que le Revenu de Base?

Selon la définition officielle donnée par le réseau belge, « le Revenu de Base (appelé aussi allocation universelle) est un revenu :

  • accordé à toutes et tous, tout au long de la vie ;
  • versé périodiquement à titre individuel ;
  • accordé sans condition, sans prendre en compte l’existence d’autres revenus, ni contrepartie de l’exécution d’un travail ou de la disposition à en accepter un.

Ce revenu de base vise à permettre à chacun et chacune de mener une vie digne et de participer à la vie en société sous toutes ses formes. » [1]

Plus précisément, de la naissance à la mort, chaque citoyen y aurait droit de manière individuelle : il ne serait pas attribué par famille ou par ménage (comme c’est le cas pour les allocations aujourd’hui). Il ne faudrait ni le mériter ni même faire la file pour le demander à un guichet de l’administration, car il ne dépendrait pas des ressources de chacun. Aucune obligation non plus d’avoir un emploi ou de prouver qu’on en cherche un. Il serait par contre cumulable avec tout autre revenu.

Tous les défenseurs du concept s’accordent en général pour proposer un revenu de base en fonction de l’âge : il serait inférieur pour les enfants, standard pour les adultes et supérieur pour les personnes âgées. Selon les montants proposés, il serait un complément des aides déjà existantes ou bien les remplacerait.

Une remise en cause de la notion de travail

Aujourd’hui, il existe une hiérarchie symbolique flagrante entre l’artiste professionnel et l’artiste amateur, le chercheur à l’université et le bloggeur autodidacte, le professionnel de la santé et la personne qui va aider son voisin malade, etc. Pourtant, toutes ces personnes effectuent des activités très similaires, la différence étant que certaines sont payées à le faire et d’autres pas (et doivent donc avoir une autre source de revenu). Le revenu de base permettrait de revaloriser toutes les activités que l’on effectue gratuitement et qui servent tout autant (sinon plus) la société que notre travail rémunéré à travers lequel nous avons par ailleurs trop tendance à nous définir.

Au sein même du monde du travail rémunéré, c’est en partie la peur de perdre son emploi dans un contexte de crise et de chômage structurel de masse qui fait que l’on se soumet à la direction, que l’on peut très bien mépriser par ailleurs. Cette peur n’est pas qu’individuelle : on craint également pour ses proches, pour ses enfants. Avec le revenu de base, chaque travailleur aurait déjà une sécurité qui le rendrait apte à négocier plus aisément avec la direction, et surtout, disposerait du (super) pouvoir de tout lâcher s’il n’est pas satisfait. Cela encouragerait (voire forcerait) également la direction à reconsidérer sa position dans le rapport de force qu’elle entretient avec ses employés : les conditions de travail n’en seraient que meilleures.

Le fait de ne pas être obligé de travailler pour vivre nous pousserait également sûrement à nous poser cette simple question : « pourquoi travaillons-nous ? ». Cette nouvelle exigence de sens permettrait sans doute de faire éclore des activités plus intelligentes et plus responsables, avec des systèmes organisationnels moins hiérarchisés, telles des coopératives.

Sphère privée & réflexion féministe

Dans la sphère privée également, le revenu de base permettrait de casser une certaine dépendance économique (entre les membres d’un couple, ou entre les enfants et leurs parents par exemple) qui conditionne trop souvent des rôles dont il est difficile de sortir.

Le revenu de base pourrait également être un outil-clé dans une réflexion féministe nouvelle. En effet, même si les luttes pour l’égalité hommes-femmes dans le monde du travail ont été et sont toujours d’une importance extrême, elles se heurtent parfois à cette triste problématique : peut-on vraiment s’émanciper si l’on doit passer d’une domination patriarcale à une aliénation dans le monde du travail ? D’autant que, malgré des avancées considérables, des inégalités restent globalement très importantes à la fois au travail (écarts salariaux, postes moins valorisées, temps de travail non-choisi, etc.) et à la maison (partage des tâches, temps consacré aux enfants, etc.) [2].

Libérés en partie du problème du travail rémunéré et de la dépendance économique (qui prend une place très importante dans les discours féministes), femmes et hommes pourraient davantage de recentrer sur d’autres combats à mener pour une plus grande égalité et un plus grand respect entre les sexes.

Plus de temps, plus d’engagement, moins de domination ?

Admettant qu’avec un revenu de base, le temps de travail diminuerait fortement, tout un chacun aurait le loisir de s’investir davantage, s’il le désire, dans la vie de la cité. Peut-être alors rendrons-nous obsolète la hiérarchie existante entre un militant engagé et un politicien professionnel, renforçant ainsi une démocratie participative réelle. Il ne s’agit pas de dire que l’humain est foncièrement un être bon et vertueux, mais simplement de penser que s’il avait plus de temps et s’il était plus libre de s’engager (de quelque manière que ce soit) dans la société, il se sentirait plus concerné par le (et pas seulement la) politique. La hiérarchie politique serait alors, elle-aussi, remise en question.

Ni panacée, ni éloge de l’argent 

L’instauration d’un revenu de base ne règlerait certes pas tous les problèmes, mais, nous l’avons vu, il apporterait un souffle nouveau et encourageant à différents combats pour une vie plus sensée et juste.

D’autre part, le fait d’attribuer une somme d’argent à tout le monde, c’est aussi banaliser cet argent et ainsi contribuer à amoindrir (et à combattre ?) la sacro-sainte valeur qu’on lui accorde aujourd’hui. Rappelons ici que ce revenu est modeste et vise à couvrir les besoins essentiels : on est donc bien loin de l’amour de l’argent et de la consommation frénétique.

Avoir de l’argent pour ne pas avoir à y penser permettrait ainsi de rétablir une hiérarchie, mais dans nos esprits cette fois-ci, en nous donnant la possibilité de nous concentrer davantage sur nos vraies préoccupations et envies.

Barbara Garbarczyk

[1] Site du réseau belge pour le revenu de base: http://basicincome.be/fr

[2] Sur le thème du revenu de base et du féminisme, voir Alstott Anne L., « Good for Women. A response to ‘A basic income for all’ by Philippe Van Parijs » [http://new.bostonreview.net/BR25.5/alstott.html].

Pour aller plus loin :

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Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Édito – La hiérarchie, entre valeur instrumentale et outil de domination | Projections - septembre 15, 2014

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