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7 - Dossier, 7 - La Hiérarchie, Idées

Quelles inégalités sont justifiables devant tous ?  

Nos sociétés sont extrêmement hiérarchisées, même si une tendance à l’égalisation anime le processus démocratique depuis ses débuts. Bon nombre des inégalités persistant aujourd’hui nous apparaissent injustifiables et ceux qui sont sensibles à l’égalité s’acharnent à les dénoncer. Mais il peut être intéressant de regarder les choses dans l’autre sens et renverser la charge de la preuve en se demandant quelles inégalités seraient éventuellement justifiables, voire nécessaires.

Alexis de Tocqueville décrivait le processus démocratique moderne, dont il fut un des premiers observateurs attentifs, comme une grande marche vers l’égalité [1]. Il voyait là une évolution inéluctable. Et effectivement, les siècles qui suivirent les révolutions états-unienne et française entraînèrent la remise en question de nombreux rapports hiérarchiques et la condamnation morale, puis juridique, d’un grand nombre d’inégalités, comme les inégalités politiques (droit de vote), raciales et sexuelles. Les inégalités socio-économiques furent enfin ouvertement critiquées, se réduisant peu à peu, au fil d’un processus qui allait donner naissance à l’égalitarisme radical du mouvement communiste.

Mais les dernières décennies, malgré les nouveaux progrès enregistrés du point de vue de l’égalité des droits dans les pays démocratiques, ont vu se creuser à nouveau de manière significative les inégalités socio-économiques [2]. En cause notamment une croyance dans certaines vertus de l’inégalité – qui sera examinée dans ce qui suit – ainsi qu’une perte de la capacité des États nations à domestiquer la réalité économique – ce qui échappe à la portée de cet article.

L’égalité parfaite n’exista sans doute jamais en aucun lieu. D’abord parce qu’il y eut toujours, comme dans les pays qui tentèrent l’aventure communiste, une classe dirigeante s’octroyant un pouvoir et des privilèges supérieurs. Mais aussi et surtout parce que le marxisme, référence théorique des mouvements égalitaristes, ne prônait pas une égalité stricte entre toutes les personnes. Le grand principe distributif du communisme est en effet : « À chacun selon ses besoins » [3], ce qui constitue déjà une première prise de distance par rapport à l’égalité.

Dans la philosophie politique contemporaine, un relatif consensus s’est d’ailleurs formé autour de l’idée que ce n’est pas l’égalité stricte qui importe, pour qu’une société soit juste, mais surtout l’impartialité, c’est-à-dire l’égale prise en considération de chacun. Selon la distinction de Ronald Dworkin, l’État ne doit pas à chacun un traitement égal, mais il lui revient de traiter tous ses citoyens comme des égaux [4]. Aucun individu ne doit posséder, aux yeux de l’État, plus de valeur qu’un autre – voilà déjà une condamnation nette des divisions hiérarchiques d’antan. De ce principe général découle l’idée que les inégalités tolérées par l’État doivent être justifiables devant tous, comme pour prouver que personne n’a été négligé dans l’élaboration de la structure de base de la société. Se pose dès lors la question : quelles seraient ces inégalités justifiables devant tous ?

Des besoins inégaux

La première réponse est celle, déjà évoquée plus haut, des besoins différents. Les hommes sont irrémédiablement inégaux. Même si l’on supprimait toutes les inégalités des chances liées aux différences de milieu social ou d’éducation, à la discrimination sexuelle ou ethnique, il resterait les différences génétiques. (L’avenir de la science nous dira si ces dernières peuvent être gommées, mais cela paraît peu souhaitable pour des raisons qui débordent le sujet de cet article [5].)

Nous naissons avec des capacités génétiques différentes, desquelles découlent des besoins différents. C’est ce qu’avait à l’esprit Marx quand il suggérait qu’une société communiste devrait produire des biens en abondance de telle sorte que chacun puisse en jouir selon ses besoins propres. C’est aussi le cheval de bataille d’Amartya Sen, philosophe indien contemporain, prix Nobel d’économie, qui défend depuis plusieurs années l’idée selon laquelle ce qu’il revient d’égaliser, ce sont les « capabilités » de base de chaque individu, c’est-à-dire ses capacités effectives à mener à bien son projet de vie [6]. Pour ce faire, certains – que l’on songe aux handicapés – ont besoin de plus de ressources et d’aide que d’autres.

La question de la responsabilité individuelle

Autres inégalités légitimes, juge-t-on souvent, celles qui résultent de véritables choix individuels. Quand un individu prend consciemment un risque et qu’il perd de l’argent, par exemple, sa perte de revenu n’a sans doute pas à être systématiquement compensée. Si l’on ne reconnaissait pas la responsabilité individuelle, il faudrait alors admettre que tous se mêlent en permanence des choix de vie d’autrui (ce que personne ne souhaite). Il y a quelque chose de l’ordre du respect d’autrui dans la reconnaissance de la responsabilité individuelle. En outre, cette dernière incite davantage les individus à se comporter correctement que l’idée d’un déterminisme généralisé. Pour toutes ces raisons, dès lors, si un individu fait par exemple le choix de ne pas travailler, ou de travailler moins que les autres, personne ne s’indignera de ce qu’il doive se contenter de moyens plus modestes.

Mais il convient de faire attention, car cette idée défendue par un penseur égalitariste comme Ronald Dworkin [7] l’est également par les défenseurs les plus radicaux du néolibéralisme, qui justifient ainsi la plupart des inégalités existantes et appellent à une réduction générale des impôts à vocation redistributive. Tout l’enjeu consiste à bien distinguer ce qui relève de la responsabilité individuelle de ce qui est le fruit du hasard ou de déterminations diverses. Ainsi, il fait peu de doute qu’une personne née dans un milieu défavorisé et qui n’a pas eu accès à une éducation de qualité ne devrait pas être tenue pour responsable de sa pauvreté. De même, personne n’a à être doublement puni pour avoir un patrimoine génétique moins favorable à l’obtention d’un travail bien rémunéré.

En somme, les inégalités qui découlent de situations subies doivent être réduites au maximum, tandis que celles qui relèvent de véritables choix ne posent pas de problème d’un point de vue moral. Cela dit, la distinction est souvent difficile à établir entre les deux, comme dans le cas emblématique du chômage. Le discours favori des néolibéraux et du café du commerce consiste à reprocher aux chômeurs leur situation, arguant du fait que si l’on veut vraiment travailler, on trouvera toujours de l’emploi. Mais s’il est un fait que nos sociétés sont incapables d’offrir du travail à l’ensemble de la population, comme on le constate de plus en plus, alors la révision à la baisse des allocations de chômage, ou leur dégressivité, justifiées au nom de l’incitation à l’emploi, s’avèrent profondément injustes.

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Ces inégalités qui profitent à tous

Le troisième grand écart par rapport à l’égalité qui paraît justifiable devant tous, c’est celui mis en évidence par John Rawls dans sa Théorie de la justice. Sont justifiées, suggérait-il, toutes les inégalités qui, profitant à tous, profitent également aux plus défavorisés [8]. Voilà pour le principe général, mais son interprétation n’est pas évidente.

D’abord, on peut songer aux inégalités de salaire en fonction de la pénibilité du travail. Non seulement, cela paraît juste que ceux qui effectuent un métier particulièrement pénible soient récompensés pour leur effort, mais cela s’avère en outre hautement recommandable d’un point de vue pragmatique. En effet, dans une société qui serait plus égalitaire que les nôtres, où personne ne serait forcé par la pauvreté d’accepter un travail à la fois dégradant et mal rémunéré, les tâches pénibles ne seraient assurées par personne sans une incitation financière. Il est donc dans l’intérêt de tous d’admettre cette incitation. Et il en va sans doute de même avec les métiers dangereux.

Mais si l’on creuse un peu cette idée, on en arrive à des difficultés. En effet, énormément d’inégalités sont justifiées au nom de l’efficacité. Les bas salaires des travailleurs, dit-on, sont nécessaires pour attirer des investisseurs étrangers ; la maigreur des allocations de chômage, pour inciter à travailler ; les salaires mirobolants des patrons, pour les garder dans le pays ; ceux des investisseurs, pour les inciter à prendre un risque à travers leur investissement ; etc., etc.

Face à ces discours, très fréquents, il convient d’abord de bien distinguer les inégalités qui contribuent à la hausse du PIB, par exemple, de celles qui sont véritablement à l’avantage de tous. En effet, la croissance du PIB n’implique pas que tous les membres de la société voient croître leur niveau de vie, contrairement à l’argument vicieux de l’ère Thatcher-Reagan affirmant que la stimulation maximale de la croissance aurait pour effet que les richesses déborderaient et s’écouleraient vers le bas de la société, comme l’eau d’une fontaine. Il semblerait, au contraire, qu’à partir d’un certain stade de développement, la croissance ne profite presque plus qu’aux plus avantagés [9], accentuant encore davantage la pauvreté relative des plus démunis (le fait qu’il est peut être plus difficile d’être pauvre dans une société riche que dans une société pauvre).

Ensuite, il faut se demander jusqu’à quel point nous sommes prêts à sacrifier la dimension de « communauté » au profit de l’efficacité. Imaginons deux sociétés égalitaires qui choisissent des options différentes. La première se contente d’un état stationnaire (« croissance zéro »), avec un nombre réduit d’inégalités entre les individus. La seconde poursuit tout gain d’efficacité qui améliore le sort de tous. Il est probable que cette dernière devienne globalement plus riche que l’autre parce qu’elle possède une organisation extrêmement efficace, avec beaucoup d’incitations à la productivité, et donc beaucoup d’inégalités « justifiables », mais il est certain qu’elle finira par voir se désagréger, du même coup, le lien social, le sentiment de communauté, habitée qu’elle serait d’individus n’œuvrant qu’à leur profit personnel, fût-ce au « bénéfice » de tous. Dans cette société, rapidement, la solidarité devrait se déliter, les individus ne voudront plus payer leurs impôts, ce qui engendrera de nouvelles inégalités, injustifiables cette fois, et l’injustice reprendra sa place.

Dès lors, s’il convient d’être sensible aux revendications d’efficacité, au détriment parfois d’un peu d’égalité, il ne faut pas se laisser aveugler par celles-ci. Car comme le rappelle avec justesse Gerald Cohen [10], la justice sociale n’est pas que l’affaire de l’État, qui taxe et redistribue. C’est également l’affaire d’individus qui, mus par un sens de la communauté et de la solidarité, acceptent de payer leur part d’impôts, tournent le dos aux tentations populistes servies par des politiciens opportunistes, promeuvent et soutiennent des lois justes.

Les inégalités entre groupes

Dernière source d’inégalités potentiellement justifiées : les choix collectifs. Si l’on adopte un regard plus large, on se rend compte que diverses inégalités de revenus entre individus découlent d’inégalités dans le mode de fonctionnement de leurs communautés politiques respectives. Certaines valorisent plus que d’autres le travail, la productivité, la croissance, générant de la sorte davantage de richesses. Ces dernières communautés doivent-elles systématiquement redistribuer leurs richesses vers des régions où l’on se contente de conditions de vie plus frugales en raison, par exemple, d’une culture différente ? Cela paraît contre-intuitif. Cependant, la plupart des inégalités entre les peuples s’expliquent davantage par la structure et l’histoire de l’économie mondiale que par des « choix » culturels différents. Il convient sans doute de s’attaquer à ces inégalités structurelles et injustifiées avant d’envisager le stade suivant.

Dans des entités fédérées, cependant, où il existe des mécanismes de solidarité et de redistribution, la question se pose différemment. En effet, on peut imaginer des inégalités de richesses justifiées par des choix collectifs différents, à trois conditions. 1) Les principes de base concernant les libertés et droits fondamentaux ainsi que la répartition interne des ressources sont satisfaits de manière égale dans chaque région. 2) Les variations régionales d’organisation politique dépendent de variations régionales de préférences. 3) La liberté de circulation entre les régions ou entités fédérées est garantie, afin qu’aucun individu ne soit enfermé dans son groupe d’origine [11]. Peut-être sera-ce un jour, qui sait, l’allure que prendra une fédération des peuples du monde.

Conclusion

Cette liste d’inégalités justifiables devant tous – inégalités de besoins, liées aux choix personnels, collectifs, ou à l’avantage de tous – pourrait probablement être un peu élargie. Mais la plupart des inégalités qu’on trouvera à justifier s’inséreront aisément dans les trois grandes catégories ici proposées.

Les deux conclusions qui découlent de cet exercice, c’est d’abord que l’égalité à tout prix, ou l’égalité stricte, n’est pas un idéal souhaitable. Mais c’est surtout qu’il y a encore beaucoup de marge de progrès entre ce que nos sociétés actuelles acceptent comme inégalités et ce qui peut être justifié devant tous. Sans doute à cause du caractère pervers de l’incontournable règle de majorité (trop peu sensible aux minorités socio-économiques), dont Tocqueville avait perçu le danger pour les droits individuels, mais dont il n’avait pas mesuré combien elle freinerait la grande marche vers l’égalité.

Pierre-Etienne Vandamme

 [Ce texte est une version remaniée de celui paru dans le numéro 7 de Projections au printemps 2013.]


Notes

[1] Cf. Guellec Laurence, Tocqueville. L’apprentissage de la liberté, Michalon, 1996.

[2] Piketty Thomas, Le Capital au XXIe siècle, Seuil, 2013.

[3] Marx Karl, Critique du programme de Gotha, 1875.

[4] Dworkin Ronald, La vertu souveraine. Théorie et pratique de l’égalité, Bruylant, 2008.

[5] Voir par exemple Habermas Jürgen, L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, Gallimard, 2002.

[6] Sen Amartya, Repenser l’inégalité, Seuil, 2012.

[7] Dworkin Ronald, op. cit.

[8] Rawls John, Théorie de la justice, Gallimard, 1991.

[9] Piketty Thomas, op. cit. Voir également le remarqué mémoire de Marion Englert sur « L’impact de la croissance économique sur la pauvreté et l’inégalité » (ULB, 2007). Disponible en ligne : http://statbel.fgov.be/nl/binaries/1682_fr%20Englert_tcm325-179649.pdf

[10] Cohen Gerald A., Si tu es pour l’égalité, pourquoi es-tu si riche ?, Hermann, 2010.

[11] Pogge Thomas W., Realizing Rawls, Cornell University Press, 1989, p. 156, note 60, ainsi que Føllesdal Andreas, « Federal inequality among equals: a contractualist defense », dans Pogge Thomas W. (éd.), Global justice, Blackwell Publishing, 2001, p. 242-261.

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