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8 - L'imposture, 8 - Varia, Littérature

De l’importance de se fier au réel. Rencontre avec Jérôme Ferrari

Les mondes passent, en vérité, l’un après l’autre, des ténèbres aux ténèbres, et leur succession ne signifie peut-être rien. Cette hypothèse intolérable brûle l’âme d’Augustin qui pousse un soupir, gisant parmi ses frères, et il s’efforce de se tourner vers le Seigneur mais il revoit seulement l’étrange sourire mouillé de larmes que lui a jadis offert la candeur d’une jeune femme inconnue, pour porter devant lui témoignage de la fin, en même temps que des origines, car c’est un seul et même témoignage.
(Le sermon sur la chute de Rome, p. 286-287.)

Est-ce convenu de dire qu’un écrivain est d’abord un as du grand écart ? N’en déplaise, Jérôme Ferrari est un as du grand écart. Prix Goncourt 2012 pour son magnifique roman Le sermon sur la chute de Rome [1], il a grandi dans une banlieue parisienne, rejoint la Corse, patrie familiale, enseigné en Algérie, pour vivre actuellement à Abou Dhabi ; autant de lieux dont il tire parti et qui nourrissent son écriture. Ses romans mêlent différents fils narratifs, témoins d’époques, de terres, d’histoires lointaines ou insoupçonnées. Plusieurs pôles que son phrasé imperturbable, sinueux, ample et ciselé à la perfection parvient à réunir. « Mon expérience de quatre ans en Algérie a été essentielle à un point que je ne peux même pas bien circonscrire ou comprendre. Ça a changé ma manière de voir la réalité du monde, ça a changé ma manière d’écrire, ça a élargi ma perspective. » [2] « J’aime m’épanouir dans la multiplicité » [3] reconnaissait-il d’ailleurs plus tôt lors d’une conférence à Rome, et l’on se doute que s’épanouir, ici, est un synonyme d’écrire.

Jérôme Ferrari puise profondément dans ce qu’il croise. Aussi profondément sans doute qu’il reconnait dans chaque destin, chaque monde, chaque histoire, sa précarité. Car comme il l’expliquait encore à Rome, « entre ce qui est grand et ce qui est petit, pour peu que ce soit terrestre il n’y a aucune différence de nature : tout ce qui nait finit par périr ». C’est l’histoire du sermon sur la chute de Rome de St Augustin, c’est l’histoire des romans de Jérôme Ferrari, qui se logent dans le creux formé au cœur de la lutte entre l’éphémère indépassable du terrestre et le rêve indémodable de l’éternité.

 

Il y a cette succession de mondes qui peut-être ne signifie rien, Jérôme Ferrari, il y a ces mondes qui ne répondent pas aux attentes de vos personnages et pourtant, dans vos romans, il y a de l’enthousiasme et surtout de la vitalité. L’homme est-il voué à se mentir à lui-même, à oublier l’éphémère de ce qu’il entreprend pour avoir l’énergie, l’enthousiasme, le jusqu’au-boutisme de mener à bien certaines initiatives ?

Saint Augustin rappelle aux chrétiens de son époque des choses très banales, mais surtout insupportables, car vivre consiste à les oublier. C’est un très vieux sujet philosophique. Il y a cette nécessité d’avoir des illusions, mais aussi l’impossibilité de les avoir tout le temps. On ne peut échapper ni aux moments d’illusions ni aux moments de lucidité.

Si l’on fait abstraction des illusions, où se situe alors la valeur de la vie ? Dans la capacité de l’homme à surmonter la désillusion ?

Je vais vous répondre avec des références philosophiques qui n’étaient pas les miennes au stade de l’écriture, mais quand on en discute comme cela, après la rédaction, on est obligé d’y avoir recours.

C’est cette question qui définit la différence entre Nietzsche et Schopenhauer. Ils partent du même constat de base en observant ce cycle répétitif où à la fois tout change et où il n’y a en même temps jamais rien de nouveau. Mais chez Schopenhauer, cela débouche sur une condamnation de la vie, alors que chez Nietzsche, cela débouche sur une philosophie qui essaye d’affirmer la valeur de la vie telle qu’elle est, c’est-à-dire avec ce cycle constant. J’ai toujours trouvé la position nietzschéenne à la fois très belle et presque impossible.

Se pose alors la question de la liberté. Dans votre roman Le sermon sur la chute de Rome, il y a ce personnage d’Aurélie qui semble accepter sa position et du coup qui se distingue par sa liberté.

Oui, c’est la plus libre. Telle que je l’ai conçue, elle est en prise avec la réalité du monde et non pas avec le mythe de ses désirs. Quand vous dites que le monde ne répond pas à nos attentes, je formulerais cela différemment. Ce n’est pas que le monde n’a rien à nous offrir, car pour deux de mes personnages, Matthieu et Marcel, le problème n’est pas le monde, mais bien leurs désirs : ils attendent des choses impossibles, qui n’existent pas. Aurélie, elle, est plus ancrée dans le réel, ce qui la rend plus compatible avec une forme de liberté. La nocivité de certains désirs qui tiennent plus aux fantasmes qu’à la réalité est bien un des thèmes de mon roman.

Vous proposez des clés de lecture philosophiques et métaphysiques. Elles sont vraiment absentes au moment de l’écriture ?

Tout à fait. Ce sont des réflexions théoriques que nous tenons après coup, mais le moment de construction du roman n’est pas du tout théorique. Je ne pense pas que l’on puisse bien écrire un roman en partant de conceptions trop théoriques.

Ce n’est pas trop difficile, en tant que professeur de philo, de se détacher des concepts ?

Non, parce que comme disait un de mes profs de la Sorbonne, la philosophie n’est pas une activité purement intellectuelle. Cela veut dire que si l’on ne sent pas la chair ou le sang des concepts, cela ne sert à rien de faire de la philo, qui devient alors un jeu logique et abstrait. De toute façon, dans le roman comme dans la philo, c’est toujours le concret qui est premier, me semble-t-il. Après, bien sûr, la manière de l’ordonner ou d’en parler n’est pas la même, mais si on ne part pas de quelque chose de concret et de charnel, on ne parle de rien. Il est impossible de passer du théorique au concret. Quand je conçois mes personnages, par exemple, je n’ai pas de théories psychologisantes que j’aurais envisagées. Par contre, je pars de leur voix que j’ai dans ma tête, et qui leur donne corps et cohérence tout au long du roman.

Vous parlez de la psychologie que vous évitez, et si l’on revient à votre roman on y distingue très clairement la notion du péché que vous définissez comme une notion métaphysique et non psychologique.

Ce n’est pas que je n’aime pas la psychologie, car mes romans portent sur l’intériorité, et s’intéressent à ce qui se passe dans la tête des gens. C’est juste que je n’affectionne pas le type d’explications psychologisantes liées à l’histoire individuelle. Il me semble plus intéressant de voir comment les personnes sont traversées par quelque chose qui n’est pas individuel. Je crois que la contradiction universelle entre les aspirations à la hauteur et la pesanteur qui attire vers le bas, la possibilité de la chute alors même que les gens croient s’élever, marquent l’homme.

Pour prendre un exemple, je citerais le fait que les actions de mes personnages ont des répercussions qui leur échappent, qu’ils ne pouvaient pas prévoir et dont ils se sentent pourtant coupables. Il y a une culpabilité sans responsabilité. La seule manière d’ailleurs que je trouve possible pour expliquer ce scandale intellectuel qu’est le péché originel, est que l’on peut y lire une culpabilité possible qui dépasse notre volonté.

Interview réalisée par Bosco d’Otreppe

Notes :

[1] FERRARI, Jérôme, Le sermon sur la chute de Rome, Actes Sud, 2012.

[2] FERRARI, Jérôme, interview sur Radio Vatican, le 3 novembre 2013.

[3] FERRARI, Jérôme, conférence au Centre culturel St Louis de France à Rome, le 16 octobre 2013.

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