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8 - L'imposture, 8 - Varia, Architecture

Palais de la Mémoire

J’aurai passé ma vie à m’interroger sur la fonction du souvenir, qui n’est pas le contraire de l’oubli, plutôt son envers. On ne se souvient pas, on récrit la mémoire comme on récrit l’histoire. Comment se souvenir de la soif ?
Sans Soleil — Chris Marker

 

 

© Augustin Schoenmaeckers

© Augustin Schoenmaeckers

Le palais Fortuny est peut être le moins vénitien des palais visitables de Venise. D’aspect et de structure pourtant classiques, son contenu se découvre avec surprise, une fois passé son seuil, là où les temporalités et les histoires se chevauchent. En arrière-fond, le perceptible typiquement vénitien dans ses textures, ses bruits, ses odeurs, s’ouvre par un enchainement de pièces — les anciens magazzini — rythmées par le va-et-vient des visiteurs, où le souvenir des marchandises de Mariano Fortuny dialogue avec les œuvres de la collection d’Axel Vervoordt. Le début du vingtième siècle, sous le poids de l’entre-deux guerres, se superpose avec les temps concentrés dans les objets d’un collectionneur d’art et l’esthétique du quotidien vénitien. Ceci se ressent dès le rez-de-chaussée, dans sa pénombre qui met le visiteur en condition et parvient à le faire entrer dans une autre réalité.

Mariano Fortuny est un personnage éclectique et profondément intrigant : ayant fait sa fortune en tant que couturier et créateur de textiles à Venise, il fut à la fois peintre, photographe, architecte, sculpteur, graveur et scénographe. Né en 1871 à Grenade dans une famille d’artistes, et ayant vécu quelques années à Paris après la mort de son père, il arrive à Venise à l’âge de 18 ans. Pour Fortuny, Venise fut un éblouissement. C’est là qu’il se familiarisa avec l’art italien, s’enivra des tons passés des palais, de l’atmosphère orientale de la cité des eaux, ou s’éprit de l’or fondu de la lumière magnifiée par Carpaccio et Giorgone. En 1905, il s’y offrira les mille mètres carrés du palais Pesaro degli Orfei [1], pour y installer ses ateliers et sa résidence personnelle. Aujourd’hui ce palais est devenu le musée Fortuny, où se tiennent des expositions temporaires et thématiques.

« Hier soir, écrit un visiteur en 1932, je franchis le seuil du mystérieux palazzo, et je fus envoûté par sa magie ; je passai devant des lampes lumineuses comme des soleils, mais mon corps ne projetait aucune ombre ; le long des murs de pièces immenses, ou à l’intérieur de vitrines aux reflets éblouissants, je vis des tentures multicolores, des brocarts et des damas dont pas un fil n’était tissé. Puis je gagnai une pièce retirée, fermée à double tour, où je pus découvrir le ciel, un vrai ciel dont l’atmosphère tour à tour orageuse et sereine enveloppait un vaste amphithéâtre. » [2]

Nous, nous avions franchi le seuil du Palais pour nous abriter d’une petite pluie d’été. Au rez-de-chaussée, derrière la grande porte en bois, une expo s’annonçait : Antoni Tapies, « The Eye of the artist ». Un an après la mort du grand artiste catalan, Axel Vervoordt et sa femme lui rendent hommage à Venise, avec cette exposition. Les anciens magazzini du Palais Fortuny sont, pour quelques mois en 2013, l’œil de l’artiste, sa façon de percevoir les choses, de regarder autour de lui sans limites de temps ni d’espace, dans une recherche de réponses sur l’univers, la nature humaine, l’art, ou encore le mystère de la vie. Au fil de ces mystérieuses rencontres de regards, de temps et d’espaces, nous nous retrouvons à notre tour devant le ciel orageux d’une petite cour intérieure, d’où l’on peut apercevoir la galerie en bois suspendue à l’arrière du piano nobile. Comme dans tous les palais vénitiens, le piano nobile – l’étage noble – surplombe le rez-de-chaussée. Normalement, à cet étage, la largeur et la hauteur des fenêtres ainsi que la dimension des pièces et la hauteur des plafonds créent un espace particulier prévu pour les réceptions et les invités. Le piano nobile du Palais Fortuny est aujourd’hui une énorme boite noire qui, tout en continuant d’enregistrer le passage du temps, représente un vrai cabinet de curiosités. Étrangement, les grandes fenêtres qui donnent vers la rue ont été obstruées pour créer cet espace sombre et plein de mystères de toutes époques et cultures confondues. Dans les espaces latéraux l’univers de Fortuny se déploie. Peintre de chevalet et de fresques monumentales, graveur et sculpteur, Fortuny fut également décorateur de théâtre, inventeur de nouveaux procédés d’éclairage, photographe (plus de 10.000 clichés sont conservés au musée Fortuny de Venise), collectionneur – il dessinait lui-même son mobilier quand il ne jouait pas à l’antiquaire – et incomparable créateur de tissus. Il ne vint à la couture qu’assez tard, à la manière d’un peintre, en touche à tout de génie, metteur en scène fastueux et inné de la beauté.

« […] Albertine avait revêtu pour la première fois la robe de chambre bleu et or de Fortuny qui, en m’évoquant Venise, me faisait plus sentir encore ce que je sacrifiais pour Albertine, qui ne m’en savait aucun gré. Si je n’avais jamais vu Venise, j’en rêvais sans cesse, depuis ces vacances de Pâques qu’encore enfant j’avais dû y passer, et plus anciennement encore par les gravures de Titien et les photographies de Giotto que Swann m’avait jadis données à Combray. La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l’ombre tentatrice de cette invisible Venise. Elle était envahie d’ornementation arabe comme Venise, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierre […].  »[3]

La magie de la robe Delphos [4], qui sera déclinée dans toutes les étoffes et tous les tons, prenant modèle sur la statue de l’Aurige de Delphes, fascinera les artistes. Fortuny ne fut jamais à proprement parler un couturier. Il ne présentait pas de collection, ce qu’il cherchait avant toute autre chose était un style idéal et intemporel, une alchimie savante entre matière et forme où se mêlaient l’Antiquité, l’Orient et la Renaissance. Il travaillait les modèles selon des techniques très précises : celle du plissé, de la richesse des étoffes et de leurs précieuses couleurs.

Les tissus, l’univers et le personnage de Fortuny fascinent. Proust l’évoque plusieurs fois dans La Recherche du temps perdu. Il apparaît tout d’abord comme un nom prononcé par Elstir alors que le narrateur lui rend visite dans son atelier en compagnie d’Albertine et de ses amies.

« Oh ! je voudrais bien voir les guipures dont vous me parlez, c’est si joli le point de Venise ! s’écriait-elle ; d’ailleurs j’aimerais tant aller à Venise !  – Vous pourrez peut-être bientôt, lui dit Elstir, contempler les étoffes merveilleuses qu’on portait là-bas. On ne les voyait plus que dans les tableaux des peintres vénitiens, ou alors très rarement dans les trésors des églises, parfois même il y en avait une qui passait dans une vente. Mais on dit qu’un artiste de Venise, Fortuny, a retrouvé le secret de leur fabrication et qu’avant quelques années les femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles, dans des brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses patriciennes, avec des dessins d’Orient. » [5] Mais Fortuny ne sera pas seulement un nom dans la Recherche. C’est cette élégance et légèreté « hors du temps » de ses créations qui retiennent la curiosité et l’attention de Marcel Proust. Comme le souligne Gérard Macé [6], le manteau de Fortuny est en quelque sorte le fantôme d’Albertine, son vêtement couleur de temps.

© Augustin Schoenmaeckers

Depuis l’espace central, dans un coin, une étrange et sombre ouverture dans le mur nous absorbe comme un trou noir. Le mystère devient plus dense, l’étonnement encore plus grand, au moment où l’on découvre une œuvre de James Turrell : ses « environnements perceptuels », ici, une boîte blanche dans la noire, sont une nouvelle rupture spatio-temporelle. Comme les explorations de Fortuny qui, passionné par le théâtre de Wagner, étudie et joue avec l’espace et la lumière, les œuvres de Turrell sont le résultat d’un travail fin d’entrelacs de technique, science et sensation.

Aujourd’hui, le palais n’est ouvert qu’à l’occasion des expositions temporaires, qui depuis quelques années sont structurées par Axel Vervoordt et sa fondation éponyme. Elles ne sont qu’une actualisation d’un cabinet des curiosités, où le palais et son univers existant son alimentés par une nouvelle accumulation d’objets sélectionnés par le collectionneur anversois, comme une vue en perspective à travers des calques qui s’additionnent les uns aux autres, ou un palimpseste, un parchemin sur lequel l’histoire s’écrit et se réécrit. C’est le temps le plus grand des artistes (dixit le commissaire), le seul liant, non pas pour établir une chronologie ordonnée ou une reconstitution datée, plutôt une manière de présenter des choses différentes qui marquent sur elles l’épreuve du passé. Le parcours est donc fait de raccourcis, ellipses ou désordres temporels pour aboutir à des juxtapositions anachroniques arbitraires qui font cohabiter des œuvres sans aucun lien direct entre elles. La subjectivité du commissaire est affirmée : Vervoordt succède à Fortuny, par sa personnalité et son goût revendiqué de l’harmonie, pour donner une présence à l’actuel.

Le deuxième étage, dans sa simplicité, ne vient que raviver par contraste le souvenir de l’étage inférieur, à l’ambiance si chargée. Une nouvelle fracture qui, dans son dépouillement, éveille toujours la curiosité et l’imaginaire, renforcé par certaines interventions étranges. C’est à cet étage qu’il y avait l’atelier de Fortuny, son bureau, qu’on ne peut aujourd’hui qu’apercevoir à travers l’ouverture de sa porte. Les créations multiples auxquelles il travaillera durant quarante-sept années sont imprégnées d’une mémoire immémoriale. L’œuvre du « magicien de Venise » a survécu, car l’éphémère survit toujours dans la mémoire et l’hors du temps.

L’emboitement des rêves, des lieux et des personnalités nous porte plus près de chez nous. Ici, où le schéma de l’exposition se trouve appliqué à un mode de vie. Dans la plus pure tradition du xixe siècle et des ses utopies urbaines, où le beau pouvait élever l’Homme et l’harmonie le rendre bon, Vervoordt a décidé de construire une ville nouvelle : Kanaal. Défendant une vision plus élitiste que paternaliste, en créant un lieu du bon vivre pour musiciens, intellectuels, médecins, hommes d’affaires, etc., un village dans la campagne mais au rayonnement d’une ville entière, qui abritera son musée d’art contemporain, son marché, sa meilleure boulangerie,… la description du fondateur approcherait presque les fondements d’une gated community. Concrètement, il y a quelques années, en pleine expansion de son commerce d’antiquités situé au centre d’Anvers, Vervoordt rachète à quelques kilomètres de là une malterie désaffectée en bordure du canal Albert. Il l’occupe comme espace de stockage et d’exposition où travaillent actuellement un peu moins d’une centaine de personnes. Il y a planifié un projet de grande envergure pour urbaniser ce site industriel et créer de l’habitat à l’image de son nouveau mode de vie en communauté, comme une idéalisation-réinvention d’une urbanité préindustrielle, presque ironique dans une ancienne industrie. L’environnement : une nature qui borde et délimite le site, les avantages de la vie en ville dans la campagne ; le canal, élément essentiel à la naissance et au développement des villes importantes, représente aussi le mouvement, l’activité, les flux ; de l’art omniprésent, dans son musée, dans les vestiges du temps, dans l’architecture elle-même puisqu’il fait appel à des architectes dont la renommée leur assure le statut d’artiste. Vervoordt tente ici aussi d’installer une rupture pour générer une nouvelle réalité qui corresponde à son idéal, à l’abri des stimuli nerveux de la métropole contemporaine. Il assure la pérennité de son héritage, sans doute spirituel comme il le prétend, mais certainement financier à travers une opération qui peut se résumer plus trivialement à de la promotion immobilière. [7]

© Augustin Schoenmaeckers

C’est au dernier étage du Palais Fortuny que s’amorce la réelle recontextualisation, à travers une vue panoramique sur un océan figé de tuiles dans lequel pataugent les mâts clochers et antennes, les cheminées maçonnées à l’arrêt. Quelques œuvres en avant-plan persistent encore. Dans une pièce latérale, un bookshop nous ouvre une perspective plus large encore, comme de l’hypertexte à picorer. Ce perchoir propose finalement un regard sur l’extérieur. Regardant au loin, un énorme bateau de croisière se glisse à travers les toits et les campaniles. Les entrelacs d’une montagne russe qui surplombe le pont supérieur nous rappellent que nous sommes en 2013.

Cette promenade à travers nos souvenirs et le palais Fortuny nous porte vers la méthode mnémotechnique utilisée par les anciens : « méthode des lieux » ou « palais de la mémoire ». Elle était liée à la rhétorique dans la tradition orale bien avant l’invention de l’imprimerie. La méthode consistait à se représenter mentalement un lieu familier pour (re-)construire un discours et pouvoir le restituer. Un parcours mental à travers une maison donnée permettait d’associer à différentes pièces et objet, différentes parties du discours. Selon Frances Yates, cette technique qui était enseignée a dû donner lieu à la création de règles et de lieux types pour en faciliter la transmission, générant une bibliothèque topologique imaginaire permettant cette mémorisation. Yates défend donc l’idée d’une relation étroite entre l’imaginaire et la conception des lieux. Ici, c’est l’exercice inverse : ce n’est pas le discours qui façonne le lieu / parcours, mais le lieu qui sert de prétexte à l’élaboration d’un récit. Ce qui pourrait être l’idée même de Vervoordt, puisqu’il cherche des environnements chargés d’histoire pour la réinterpréter. Un exercice honorable quand il est sincère et si le visiteur accepte de parcourir cette interprétation délibérément orientée, en dehors de toute reconstitution objective. Cet exercice permet, autour d’un lieu, de juxtaposer des histoires et de faire des emboitements temporels et spatiaux, d’un contexte vers un autre, d’une personnalité vers une autre.

Alice Finichiu & Augustin Schoenmaeckers

 Notes :

[1] Le Palazzo Pesaro degli Orfei est un palais gotique venetien édifié dans le xve siècle par la famille Pesaro qui y habitera jusqu’au xviiie avant de s’installer dans la Ca’ Pesaro. Par la suite le palais devient pour un temps le siège de l’Accademia Filarmonica degli Orfei. Fortuny est le dernier propriétaire.

[2] Macé Gérard, Le manteau de Fortuny, Gallimard, 1987.

[3] Proust Marcel, La prisonnière, Gallimard, 1989, p. 379-380.

[4] La robe Delphos (1910), d’une seule pièce en satin de soie topaze, est l’une des créations les plus importantes de Fortuny.

[5] Proust Marcel, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, 1954, p. 566.

[6] Gérard Macé, écrivain et photographe français né en 1946, auteur du livre « Le Manteau de Fortuny » (Gallimard, 1987)

[7] Pour approfondir sur le sujet : http://www.kanaal.be

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