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8 - Dossier, 8 - L'imposture, Idées

Ce que peut évoquer l’imposture intellectuelle

Ce que peut évoquer l’imposture intellectuelle

Validité des sciences et pluralité des langages

La réflexion sur ce qui mérite le nom d’« imposture intellectuelle » [1] ne limite pas le questionnement à l’imposture proprement dite [2]. Elle renvoie en effet une série de discours face aux ambitions qui sont les leurs, et les invite à réfléchir aux méthodes qu’ils mettent en œuvre en vue de tendre vers leurs objectifs. Dans le champ de la science sont concernées les démarches de type herméneutique, au sens où elles s’efforcent de proposer une interprétation de leur objet, telles que les pratiquent certains courants des études littéraires, philosophiques… Alors que la théorie de la relativité [3] secoue les repères jusque-là absolus du champ de la connaissance dans son ensemble, une forme de relativisme achève de s’insinuer dans la pensée – notamment quant à l’idée de vérité. La valeur de la connaissance devient définitivement objet de débats, et la porte s’ouvre à toutes les dérives. Pour autant, le monde scientifique qui se juge digne de ce nom ne s’autorise pas à prétendre n’importe quoi, ni à renoncer à tout principe d’objectivité. Il y va donc de la validité de la démarche scientifique, de ce qu’elle peut dire et de la manière dont elle peut le dire.

GvH17

1. Un relativisme réfléchi ?

Si elle a profondément imprégné les recherches épistémologiques, qui consistent grosso modo à étudier la valeur de la connaissance, l’idée de relativisme, radicalisée, a pu mener à rabattre les unes sur les autres les démarches scientifiques de toutes sortes. Globalement, la vérité des sciences humaines et celle des sciences de la nature, puisqu’elles se voient refuser toute formulation définitive, reviendraient toutes deux à un commentaire sur le monde et aucune n’aurait plus de valeur que l’autre, sur le plan scientifique. Par exemple, si le fait d’observer un électron détermine le comportement ou l’état de ce dernier [4], pourquoi la description de ce comportement ou de cet état vaudrait-il davantage qu’une interprétation de l’Odyssée d’Homère ? Le langage à travers lequel un phénomène est décrit construit forcément cet objet, exprimé sous forme mathématique ou verbale. Sur cette base, la tentation est grande de traiter toutes les prétentions à la scientificité sur le même plan.

Un tel relativisme dogmatique conduirait à une confusion des principes propres aux sciences humaines avec ceux des sciences de la nature. Il est un fait que les sciences de la nature continuent de faire fonctionner bon nombre de procédés techniques. On ne peut donc pas faire table rase de toute prétention explicative. Cependant, bannir toute notion de relativisme et nier un continuum entre ces deux pôles du domaine de la connaissance semble aussi relever d’une analyse incomplète. En réalité, il faut s’entendre sur ce relativisme : il ne signifie pas que toute connaissance n’a en soi de valeur que relative, car tout discours scientifique doit pouvoir être argumenté de sorte à se rendre valide aux yeux de la rationalité depuis un point de vue déterminé. Ce que j’argumente vaut pour la physique, pour la linguistique, etc., mais au sein de ces disciplines, je prétends à un discours valide. En revanche, le positionnement argumenté depuis tel point de vue occupe bien une position relative dans le champ de la connaissance pris dans son ensemble, ce qui suggère la possibilité d’interférences entre les disciplines et une construction dialogique des connaissances [5]. Or, les démarches herméneutiques comprennent également dans leurs résultats leur position relative À cela s’ajoute le caractère décisif du contexte historique, dans la mesure où tel discours pourra être reçu de façon différente selon le contexte où il est énoncé.

Est-ce « relativiser le relativisme » que de proposer cette vision humble des sciences ? Les descriptions des sciences de la nature ne prétendent pas à la même vérité que celle que visent les interprétations des sciences humaines. Il reste que le cap maintenu serait celui d’une impossible objectivité, nécessaire à former quelque chose reconnaissable comme connaissance valide. Envisager ainsi les sciences suggère de les situer dans une chaîne continue, dont les formes que prend le critère de validité seraient les extrémités : adéquation de la théorie à la réalité naturelle d’une part, interprétation objet d’un accord au sein d’une communauté donnée d’autre part.

2. Un critère de validité : le consensus ?

Les sciences de la nature valideraient en effet leurs hypothèses en les vérifiant empiriquement, grâce à des expériences. Les propositions des démarches herméneutiques, parce qu’elles laisseraient trop de jeu dans le protocole de vérification – comment garantir que tel phénomène était prévu par le « modèle » ? –, fonderaient leurs prétentions à la validité dans la possibilité d’un consensus potentiel à leur sujet. Une proposition pourrait être considérée comme valide si elle faisait l’objet d’une entente dans une situation idéale de discussion. Ce n’est donc pas la vérification empirique qui permet de tester la validité d’une hypothèse, dans cette démarche, mais l’échange communicationnel [6]. À ce titre, la façon d’envisager la vérité est-elle même sujette à changement. En somme, il s’agirait de situer les hypothèses dans un champ de validité établi au sein d’un consensus, bien que rigoureusement contingent [7]. Cela, tout en maintenant une distinction entre consensus réels et vérité. En effet, une entente historique contingente n’est pas assimilable à une entente dans une situation idéale de communication. Dans le premier cas, il se peut par exemple qu’une personne ou un groupe joue de son influence pour imposer un consensus sur une proposition contestable.

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Intermède : la culture de recherche scientifique

C’est pourquoi on peut supposer que le savoir des sciences humaines se construit idéalement dans un processus d’échanges – en particulier au sein d’une communauté scientifique –, qui permet d’ajuster les hypothèses. Puisqu’ils ne produisent pas des démonstrations mathématiques à valeur censément universelle et vérifiables par quiconque, les philosophes – par exemple – se prémuniraient d’une foule de critiques en interagissant librement avec ceux qui contribuent à tester la prétention de la validité. Telle idée serait ainsi éprouvée et sa propension à être communiquée assurée. Ce souci de ne pas mener sa recherche de façon isolée préoccupe les facultés de sciences humaines, qui s’efforcent de multiplier les agents et les disciplines qu’elles convoquent.

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3. Les approches herméneutiques : de la littérature ?

Le sociologue français Pierre Bourdieu (1930-2002) serait-il plus proche de Balzac (ou de Zola) que d’Einstein, comme Jean Bricmont a tendance à le penser [8] ? En vertu d’un critère d’expérimentation de la théorie, on pourrait en effet devoir se contenter de lire ses textes comme une série d’impressions sur le monde : ce qu’on appelle « de la littérature ». Deux questions se posent d’emblée. D’une part, ce jugement ne revient-il pas à méconnaître la différence de degré entre les prétentions des écrivains et celles des sociologues, des philosophes, des historiens, etc. ? La « connaissance de l’écrivain » [9] ne recoupe en effet pas en tout point celle du scientifique. D’autre part, ne va-t-il pas de soi que mettre en cause la valeur scientifique d’un discours n’est possible que d’un certain point de vue, en l’occurrence celui d’une science dite objective ? S’il n’y a pas lieu de dénier la pertinence de celui-ci, il convient au moins de rappeler que toute appréciation s’opère depuis une perspective déterminée, qui travaille avec ses propres critères. S’il faut donc défendre la validité des théories de Bourdieu, il s’agit de le faire sur le plan d’une science objective à partir duquel elle est mise en cause. Dès lors, dire que Bourdieu ne prétend pas au même degré d’objectivité qu’Einstein, ne serait-ce pas déjà déplacer le débat sur un autre terrain ?

4. Quelle communicabilité ?

L’une des différences fondamentales entre les démarches herméneutiques et les sciences de la nature tient à leurs modes d’expression. Le langage des premières ne présente en effet pas le même caractère d’univocité que celui des secondes. Il n’y a certes pas de significations en soi qu’il s’agirait d’atteindre au moyen d’un langage objectif : c’est la formulation même du sens qui le façonne. Dans cette optique, sciences exactes et sciences humaines ne se distingueraient que par leur degré d’univocité – le langage est plus ou moins univoque –, non par le champ d’application de leur démarche respective – dans les deux cas, la connaissance scientifique. Une telle évidence ne signifie pourtant pas que le discours scientifique puisse prendre n’importe quelle forme, au seul gré de son auteur. Prétendre à une certaine universalité implique de se positionner par rapport aux lois d’un genre – le discours scientifique.

La problématique pourrait-elle se poser en termes de collaboration ? Car ne serait-ce pas faire preuve de mauvaise foi que de refuser de lire le « vouloir-dire » d’un auteur, son intention, en s’en tenant au sens premier des mots ? S’il y a un jeu sur les mots et sur les connotations, n’est-il pas juste d’en tenir compte ? [10] D’un autre côté, l’usage personnel de la langue par un chercheur va à l’encontre d’un impératif intrinsèque au genre du discours scientifique, à savoir celui d’une clarté maximale qui permette de comprendre et de juger ses propositions – c’est-à-dire, selon le critère mentionné plus haut, de s’entendre à leur sujet. Autrement dit, le chercheur ne doit-il pas jouer le jeu de la science ? Ainsi la collaboration fonctionnerait-elle de façon bidirectionnelle : du lecteur à l’intention de l’auteur, et de l’auteur au lecteur duquel il se doit d’être compris. Elle est aussi comprise dans un contexte historique donné, qui valorise ou rejette plus ou moins la littérarité du discours.

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Il n’y a pas lieu de conclure ce qui se veut un questionnement. Il apparaît tout au plus qu’une analyse traitant la variété des discours scientifiques sur le même plan n’a pas grand chose à gagner en termes de finesse et de précision. La préférence irait à une compréhension de la spécificité de chaque logique de discours : description objective d’une réalité résolument extérieure, d’une réalité dans laquelle s’inclut celui qui tâche d’en dire quelque chose, description suggestive/expressive quant à un état intérieur ou du monde tel qu’il m’affecte, argumentation normative… Singuliers, ils n’en participent pas moins d’une communauté, précisément celle des discours scientifiques, et ont dès lors en partage, au moins, la prétention à la rationalité comme possibilité de juger et de discerner – le vrai du faux –, avec son pouvoir d’entente et ses limitations positionnelles, et qui commande un langage jusque dans ses dimensions subjectives et intersubjectives.

Matthias De Jonghe, Pierre-Étienne Vandamme & Guillaume Willem

Notes :

[1] Voir « Ce qui est compliqué est-il toujours plus intelligent ? », dans ce numéro.

[2] Sur les termes dont la signification avoisine celle d’imposture, voir « Vices et vertus de l’imposture », dans ce numéro.

[3] Le principal nom associé aux théories de la relativité restreinte et de la relativité générale est celui d’Albert Einstein.

[4] Avec les théories de la relativité, la mécanique quantique constitue un second paramètre d’ébranlement du champ de la connaissance. Dans la perspective de la mécanique quantique, la mesure détermine le système mesuré, dont l’état ne préexiste pas à la mesure, mais que celle-ci crée.

[5] Dans son article sur « Le concept de théorie en sciences humaines », Pierre V. Zima souligne que les discours scientifiques se construisent au sein de langages spécifiques qui ne sont pas neutres mais d’emblée pris dans des logiques de positionnement socio-historiquement déterminées. Voir Pierre V. Zima, « Le concept de théorie en sciences humaines. La théorie comme discours et sociolecte », dans Adam Jean-Michel et Heidmann Ute, Sciences du texte et analyse du discours. Enjeux d’une interdisciplinarité, Slatkine, 2005.

[6] Voir Habermas Jürgen, Vérité et justification, Gallimard, 2001.

[7] Ce mécanisme peut être compris par analogie avec celui par lequel un objet quelconque (par exemple, un néon que je fais clignoter dans un box de béton brut en sous-sol de mon immeuble) est institué œuvre qui relève de l’art contemporain : si la communauté s’accorde à le désigner comme tel, alors il l’est effectivement. (Exemple tiré du site philo.fr : http://www.philo.fr/?c=document&uid=S06)

[8] Voir « Sciences, rationalité et impostures intellectuelles. Entretien avec Jean Bricmont », dans ce numéro.

[9] Voir l’ouvrage de Jacques Bouveresse, La connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité & la vie.

[10] Or, par un langage individuel, tel discours serait en mesure de favoriser les effets de sens – au détriment de sa communicabilité –, ou encore de « performer » son propos. Il est vrai que ce type de geste s’apparente à celui du poète, qui multiplie les effets de sens.

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