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8 - Dossier, 8 - L'imposture, Idées

L’autorité scientifique comme imposture – Isabelle Stengers

L’autorité scientifique comme imposture

Extrait de Sciences et pouvoirs, d’Isabelle Stengers (1997)

Dans ce texte, la philosophe des sciences belge dénonce l’abus de l’argument d’autorité scientifique dans les discours politiques. Sans verser dans le relativisme anti-scientifique, elle met en garde contre certaines idées reçues sur les pratiques scientifiques et exhorte les citoyens à oser les contester et en questionner les implications sociétales.

« La science, dit-on, est […] ce qui permet aux humains de se libérer des préjugés, des désirs, des illusions qui les empêchent de voir « ce qui est ». Elle a pour règle la neutralité et l’objectivité. […]

Nous le savons tous, le doute est impossible, et il l’est parce que la science est entrée en scène. Elle a pu faire régner la concorde parce que la discorde provient des préjugés, des désirs, des illusions qui opposent les humains et les groupes, qui les empêchent de « voir » la réalité telle qu’elle est. La science est ce qui peut et doit mettre les humains d’accord, au-delà de leurs querelles politiques et culturelles, parce qu’elle donne accès à une réalité qui est indépendante de ces querelles. Et la preuve qu’elle a effectivement accès à cette réalité est le fait que les scientifiques sont capables de se mettre d’accord entre eux, de dépasser leurs divergences, de reconnaître ce que leur impose la réalité qu’ils interrogent.

Arrêtons là. Le lecteur aura compris qu’il s’agit d’une caricature, celle d’une conception des pratiques scientifiques à laquelle il s’agit d’échapper. Mais ce n’est pas tout à fait une caricature comme une autre, car celui qui contemple une caricature sait usuellement quelle liberté a été prise par l’artiste vis-à-vis de son sujet, quels traits ont été démesurément accentués, quelles déformations ont été inventées. Or, dans notre cas, l’effet caricatural provient moins d’une accentuation ou d’une déformation que de l’absence de toute précaution oratoire et de l’ouverte platitude des idées énoncées. Mais ces idées, en tant que telles, il est possible de les retrouver dans les dissertations les plus savantes comme aussi dans le discours des experts, voire encore, plus tristement, dans les exposés des enseignants.

Et de fait, au moment où il s’agit de contester la caricature, je me trouve en situation dangereuse. Car j’entends déjà les objections. Si les sciences ne sont pas plus objectives que n’importe quelle autre entreprise humaine, faut-il penser que la loi de la gravitation universelle est une simple « croyance », produite à un moment de l’histoire, et qui passera comme n’importe quelle autre ? Si les scientifiques sont capables de s’entendre sans avoir accès à une réalité susceptible de les mettre d’accord, faut-il penser que ce sont des tricheurs, passant entre eux leurs petits accords avant de nous imposer leur autorité illégitime ? […]

Bien sûr, j’aurais bien moins de difficultés si je prenais une position de repli. Je pourrais dire par exemple qu’il y a de « vraies » sciences, la physique, la chimie, la biologie, etc., et qu’il y a de « fausses » sciences, notamment l’économie. En fait, c’est bien ce que je pense […]. Dans la mesure où elles sont assimilées de quelque manière que ce soit avec ce que les physiciens appellent des « lois », les prétendues « lois du marché » constituent l’une des plus infâmes impostures intellectuelles de notre époque. Et les économistes « sérieux » sont les premiers à le savoir. Mais le moins que l’on puisse dire est que ces économistes sérieux ne luttent pas avec beaucoup d’énergie pour empêcher ceux qui parlent en leur nom de revendiquer une autorité parfaitement indue. Peut-être est-ce parce que plus un économiste est sérieux, moins il sait ce que sa discipline peut bien avoir à proposer d’intéressant et de pertinent à la société.

Cependant, cette position de repli ne convient pas parce qu’elle laisse intacte la mise en scène qui oppose les sciences (les « vraies » sciences, cette fois) et la société. […]

[L]a manière dont les pratiques scientifiques tendent à se présenter aujourd’hui, comme relevant de la science, pose problème. Elle pose un problème politique, car la science se définit par contraste avec l’opinion, qu’elle caractérise pour ce faire de manière péjorative comme non fiable, influençable, arbitraire. Irrationnelle pour tout dire. Et donc indigne de constituer une instance de discussion et de décision légitime. Et elle pose un problème par rapport à cela même qu’il s’agit de présenter – les pratiques scientifiques –, car elle rend incompréhensible ce qui passionne les scientifiques eux-mêmes : les questions non tranchées, l’invention de nouvelles pistes, de nouveaux risques, de nouveaux arguments. Elle fait des sciences des disciplines froides, éloignées de toute passion, alors quiconque connaît un chercheur sait très bien que rien n’est moins « neutre » que son attitude envers les questions sur lesquelles il ou elle travaille.

Et donc, il faut changer de mise en scène. Il faut abandonner le projet qui consiste à définir les pratiques scientifiques à partir de quelque chose que personne ne connaît, la science, mais dont nous savons ce à quoi elle sert : à dire aux non-scientifiques que leurs savoirs sont pleins de préjugés, d’illusions et de passions qui les empêchent d’accéder à une réalité qui les mettrait d’accord. »

Isabelle Stengers, Sciences et pouvoirs. La démocratie face à la technoscience, La Découverte, 1997, p. 12-16. (Extrait reproduit avec l’autorisation de l’auteure, que nous remercions.)

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