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8 - Dossier, 8 - L'imposture, Idées

Sciences, rationalité et impostures intellectuelles – Rencontre avec Jean Bricmont

Sciences, rationalité et impostures intellectuelles

Rencontre avec Jean Bricmont

Bricmont 3 (Jonathan Galoppin)Docteur en sciences physiques et professeur de physique théorique à l’Université catholique de Louvain, Jean Bricmont se distingue également hors de son champ de recherche par des interventions relativement fréquentes dans le débat public, notamment pour critiquer l’ingérence occidentale, les impostures intellectuelles, et défendre la liberté d’expression. Il a co-écrit avec le physicien américain Alan Sokal Impostures Intellectuelles en 1997.

Dans Impostures intellectuelles, on peut distinguer deux critiques différentes. D’une part la critique des mésusages de formules et théories scientifiques par des auteurs de sciences humaines, et d’autre part la critique du relativisme* postmoderne*. Le lien entre les deux n’est pas absolument évident, dans le sens où tous les auteurs incriminés par la première critique n’étaient pas forcément des relativistes. Comment s’articulent ces deux critiques dans votre esprit ?

Il ne faut pas oublier que c’est parti de mon ami Sokal, qui a fait son article-canular. Au début, je n’avais rien à voir là-dedans. On a collaboré pour le livre en français, mais je ne prétends pas à l’originalité.

Je pense que dans le discours postmoderne américain, surtout au moment d’écrire ce livre, les deux éléments étaient très mélangés. À partir du moment où la science est considérée comme une forme de récit, on peut la citer, l’invoquer comme de la littérature, sans entièrement la comprendre. Je veux dire que la littérature ne relève pas de la précision, comme la science. Mais il y avait également chez beaucoup d’auteurs français une forme de snobisme.

C’était aussi un mélange entre deux époques. Dans les années 60, certains penseurs avaient une énorme confiance dans les sciences humaines, qui allaient dire la vérité de la société et de tous les discours, y compris les discours scientifiques. C’est ce qu’on pourrait appeler le réductionnisme sociologique, où tous les discours sont vus comme « produits » par certaines conditions sociales. On trouve cela même dans une certaine forme de marxisme, par exemple, avec des expressions comme « c’est l’être social qui détermine la conscience » ou « les idées dominantes sont les idées de la classe dominante ». À partir du moment où on fait cela avec la science, le contact avec la réalité extérieure qui, elle, n’est pas sociale, se perd. On donne alors la primauté à l’analyse sociale des discours sur les sciences naturelles, et on entre donc en conflit avec ces sciences naturelles, qui pensent bien entendu dire quelque chose sur le monde indépendamment du social. Et donc, dans les années 60, s’est développée une forme de « scientisme* des sciences humaines ».

Mais évidemment, le réductionnisme sociologique mène au relativisme. En effet, dans une société, on dit ceci, dans une autre on dit cela. S’il n’y a pas de référent extérieur, il n’y aucune raison de dire qu’un discours est meilleur que l’autre. Et s’il n’y a pas de réel, il n’y a pas non plus de notion de progrès dans les connaissances, notion à laquelle les « scientifiques naïfs » comme moi croient. On connaît mieux le monde maintenant qu’il y a 50 ans et il y a 50 ans qu’il y a trois siècles…

Mais alors, d’une certaine manière, ne pourrait-on pas dire que les auteurs qui faisaient un mauvais usage des formules des sciences de la nature étaient presque « victimes » de l’ambiance intellectuelle de l’époque, qui était profondément relativiste ?

Cela dépend de quels auteurs on parle. Parce que Lacan*… J’aime bien la phrase de Chomsky* qui le décrit comme un « amusing, but perfectly self-conscious charlatan ». Il était amusant, mais devait savoir qu’il se moquait du monde. Une chose que j’ai toujours trouvée ahurissante, c’est le fait que les erreurs de Hegel* sur le calcul différentiel se retrouvent chez Engels* (évidemment), mais aussi chez Deleuze*, longtemps après, alors qu’il aurait pu quand même trouver un ami à Paris qui connaissait les mathématiques et qui aurait pu lui expliquer. De même, les erreurs de Bergson*, on les retrouve chez plusieurs auteurs, alors que c’est quelque chose qui a été expliqué en détails dans des livres expliquant pédagogiquement la théorie de la relativité en rapport avec le livre de Bergson [1]. Einstein* lui-même a rencontré Bergson et essayé de lui expliquer… Je trouve cela assez surréaliste que ces auteurs ne prennent même pas la peine d’écouter les contre-arguments, ne semblent même pas se rendre compte qu’il y a des gens qui ont corrigé ces erreurs.

Mais donc, la cible principale de cet ouvrage était le relativisme ?

C’était le relativisme qui m’intéressait le plus. Mais je reconnais que l’intérêt de l’ouvrage a été aussi le bullshit*, la foutaise. Je me rappelle de conférences en Italie où même des physiciens m’avaient dit : « bon, sur le bullshit on est d’accord, mais pourquoi êtes-vous contre le relativisme ? » Le relativisme va bien au-delà des auteurs cités dans le livre. Certains nous reprochaient d’avoir fait le succès du livre avec un truc anecdotique, la foutaise, et d’avoir ainsi vendu notre antirelativisme, qui soi-disant était indéfendable. Donc on a eu beaucoup de discussions par la suite sur le relativisme.

Le livre a pourtant été reçu comme une attaque envers des personnes, même si ce n’était peut-être pas l’objectif principal.

Mais ces personnes n’étaient pas sans défense. Et il n’y a aucune attaque sur la vie privée, sur des caractéristiques personnelles. C’est uniquement sur leurs écrits. Quand on a fait l’édition de poche, on a passé en revue toutes les critiques. Il y avait peut-être une phrase de Deleuze qui pouvait être comprise autrement qu’on ne l’a fait. Mais à part cela, rien. Or, on a vraiment tout regardé dans les critiques publiées à l’époque, et répondu à peu près à tout. Mais bien souvent les critiques reflétaient l’indigence intellectuelle du climat qui a été créé autour des années 60-70 et qui était fait d’attaques ad hominem – « d’où parles-tu? », etc.

Il y a donc eu une certaine confusion dans la réception, parce que vous visiez plus le bullshit en lui-même que les bullshiters

Il y a un long chapitre sur le relativisme, et là on discute même de gens qui sont souvent considérés par les scientifiques comme étant « du bon côté », comme Popper*, dont la philosophie laisse à mon avis à désirer. Popper dit, en simplifiant : « voilà, on amène une théorie ; si on la falsifie, on sait qu’elle est fausse, très bien ; mais si elle passe un test de falsification et qu’elle réussit, on n’apprend rien ». C’est cela la logique de Popper : on n’apprend jamais rien de positif sur une théorie, parce que Popper refuse l’induction* et l’idée d’une confirmation des théories. Parfois, il nuance, il parle de corroboration mais pas de confirmation. Alors qu’évidemment, les scientifiques, eux, pensent que si on passe avec succès un test, c’est un succès pour la théorie et un élément en faveur d’une certaine plausibilité de celle-ci. On ne peut évidemment jamais la démontrer, être sûrs qu’elle est vraie, mais cela renforce la fiabilité de cette théorie. C’est la démarche habituelle des scientifiques, mais Popper rejette cela.

Comment expliquez-vous que le livre ait été ressenti comme une attaque contre un certain domaine de la pensée universitaire ?

Cela dépend par qui. On a eu beaucoup de remarques très positives venant de gens travaillant dans les sciences humaines. Notamment des gens qui avaient été étudiants, comme vous, et qui en avaient un peu marre qu’on leur balance des trucs incompréhensibles qu’on n’explique jamais. Nous avons beaucoup discuté avec des sociologues des sciences. Avec Régis Debray*, aussi… [2]

Mais il faut distinguer deux idées très différentes, même si elles sont liées : le relativisme et le scientisme des sciences humaines, l’idée que la science fondamentale est une forme ou une autre de sociologie, qui permet de dire la vérité sur les sciences naturelles, parce qu’elle dit la vérité de tous les discours en les ramenant à leurs conditions sociales de production, au discours chauvin, mâle, ou « dominant ». En principe, on pourrait imaginer que c’est la sociologie qui est la vraie science, et que les autres sont des illusions. Par exemple, certains courants du marxisme qui tendaient dans cette direction-là n’étaient pas du tout relativistes. Mais alors, il y a compétition directe en termes de succès empiriques entre sciences naturelles et sciences humaines. Or, il est évident qu’il n’y a pas de prédictions spectaculaires en sociologie comme il y en a en physique fondamentale. Pour éviter cette compétition, l’opposition aux sciences naturelles se fonde alors sur un discours relativiste qui met plus ou moins de côté les prédictions et s’appuie sur des arguments sceptiques traditionnels, sur des arguments menant en fait au solipsisme*, sur le rejet de l’induction, etc.

Bricmont (Jonathan Galoppin)

Dans les facultés de sciences humaines, certains ont trouvé qu’il y avait une certaine injustice à cette attaque dirigée contre un certain type de philosophie, d’études littéraires, parce que des impostures, on en trouve également ailleurs. On pense en particulier aux sciences économiques qui, elles, se donnent une prétention beaucoup plus forte (et pourtant indue [voir « L’autorité scientifique comme imposture », dans ce même numéro]) à une scientificité comparable à celle des sciences naturelles.

Oui, c’est vrai. Et c’est un sujet important. Mais, le problème, c’est que dans les sciences économiques, en général, ils connaissent assez bien les mathématiques. La question qui se pose, c’est dans quelle mesure les mathématiques s’appliquent au réel. Mais c’est un tout autre problème, beaucoup plus compliqué. On a fait un paragraphe qui discute de cela, et des gens nous ont envoyé des mails en disant : « vous osez attaquer des économistes, alors que c’est une science, etc. » Cela aurait été un tout autre livre, une toute autre discussion. Je suis d’accord qu’on peut le faire, mais j’ai une vue nuancée sur l’économie mathématique. Je pense qu’elle est appliquée bien au-delà de son domaine d’applicabilité, mais je ne suis pas convaincu que ce domaine d’applicabilité soit tout à fait nul. Je suis également convaincu qu’aucune description de la société simplement en termes de marchés (ou de lutte des classes, d’ailleurs) n’est une bonne description de la société dans son ensemble, qui est bien trop compliquée pour être réellement comprise scientifiquement. Mais faire la part des choses et savoir dans quelle mesure il y a quand même des marchés décrits par les modèles, cela demande une expertise qui dépasse ce dont je suis capable. Par ailleurs, il y a énormément d’économistes critiques, marxistes, keynésiens* et autres.

Certes. Mais ce serait une critique plus aisée de simplement dire qu’on ne peut pas parler de lois économiques comme on parle de lois de la nature, notamment parce que la réalité économique est constituée des mêmes personnes que celles qui font les théories et ces personnes ne sont pas indifférentes aux descriptions que donnent d’elles les théories (jusqu’à s’y conformer).

Non, je ne suis pas d’accord. Je ne pense pas que les théories puissent influencer à ce point ce qui se passe dans la réalité. La plupart des gens ignorent ce qui est écrit dans les articles d’économie, et la plupart des hommes politiques ne connaissent pas l’économie politique en détails. Donc, si on prend les théories mathématiques que des économistes font à Harvard, ou ailleurs, on ne peut pas les critiquer en disant qu’elles sont autoréalisatrices.

Oui, mais la description des individus comme purement rationnels et maximisateurs de profit… les gens savent qu’ils sont décrits comme cela et ont tendance à s’y conformer si ce n’est pas démenti.

Non; dans la mesure où on fait des expériences en économie, on s’aperçoit que les individus ne se comportent pas « rationnellement » au sens de la théorie économique. Ils sont souvent trop altruistes, prennent en considération la coopération et la propension des autres à coopérer. Je pense que ces expériences, qui cherchent à étudier ce qu’est réellement la nature humaine et à se fonder là-dessus, plutôt que de postuler un homme abstrait qui maximise sa fonction d’utilité*, est un pas dans la bonne direction.

Je comprends. Mais l’idée que je voulais amener, c’est que cette discipline avance des prétentions à la scientificité comparables à celles des sciences de la nature, tandis que les études littéraires et la philosophie, que vous attaquez, n’ont pas de telles prétentions.

Non, mais elles ont la prétention de dire des choses profondes sur l’être humain, qui dépassent justement ce qu’on peut en dire scientifiquement.

Oui, mais tout en ayant conscience de la part énorme de subjectivité qui les habite, et ne prétendant donc pas au même type de validité que d’autres sciences.

D’accord. Mais pourquoi balancent-ils des termes techniques sur Gödel*, la théorie des ensembles*, et autres notions abstraites? Il est évident que les gens qui les écoutent, leur auditoire naturel, ne savent pas de quoi ils parlent. Et puis quand on voit qu’eux-mêmes ne savent pas de quoi ils parlent, on se dit qu’il y a vraiment quelque chose qui ne va pas.

Certes. Ce qui est sûr, cependant, c’est que cela a eu un impact plus profond, plus large, qu’une simple attaque du mésusage de théories scientifiques.

On ne savait pas que cela aurait un tel impact. Que le livre, que la parodie aurait un impact. Elle a fait la première page du New York Times. C’est un peu un hasard. On n’avait pas idée d’à quel point c’était profond. Sur le relativisme, Sokal raconte une histoire : il avait été à un débat sur l’origine des Indiens d’Amérique – est-ce qu’ils sont venus du détroit de Béring ou des entrailles de la terre, comme le prétendent certains de leurs mythes créationnistes  –, et aux États-Unis, on en est venu à dire que les deux théories étaient vraies, mais l’une pour les uns et l’autre pour les autres. L’idée que cela doit être l’une ou l’autre, qu’elles ne peuvent pas être toutes les deux vraies est une idée qui a disparu. Je trouve que le dommage est très profond.

Sur les imposteurs, je comprends que notre livre tend à discréditer l’ensemble de leur œuvre, mais nous avons toujours dit qu’il appartenait à d’autres de juger les parties où ils ne parlent pas de mathématiques ni de physique.

En tout cas, cela a jeté un discrédit important sur un pan entier de la pensée et de la recherche en philosophie, en littérature, en sociologie, etc. – qu’on le considère comme valide ou non –, sur ce que, pour faire bref, on a appelé plus tard la French Theory* (même si cela ne veut pas dire grand-chose).

Mais bon, comparons alors ce que les autres font avec ce qu’ils appellent le « positivisme* » et comment il est discrédité en étant assimilé au capitalisme, à la technocratie, si pas au fascisme. Il y a un combat, depuis les Lumières pratiquement (si pas avant, chez les Grecs), entre des pensées qui s’appuient sur la distinction entre les faits et les valeurs, sur l’analyse scientifique des faits, qui n’aiment pas la spéculation ni les embrouillaminis, et les autres. On trouve ça chez Rabelais*, chez Kant* (qui n’est néanmoins pas un modèle de clarté, selon moi), dans la pensée des Lumières évidemment, chez Mill* et chez Russell*, notamment. Russell est une de mes références préférées [3]. Il a tout le temps polémiqué contre tous les auteurs obscurs de son époque, y compris Bergson.

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Quelqu’un comme le sociologue Pierre Bourdieu* échappe-t-il à votre critique ?

On ne l’a pas cité dans le livre, car il n’utilise pas les mathématiques ou la physique. Mais si j’apprécie ses descriptions du monde social, je n’approuve pas le « tout sociologique » qui caractérise sa démarche.

Bourdieu serait lui aussi relativiste ?

Il prétend ne pas l’être, mais il l’est indirectement. C’est le problème du réductionnisme sociologique, auquel il adhère. Si on prend par exemple son livre sur La science de la science [4], sa notion de « science », est totalement « non scientifique ». Il n’y a jamais de rapport au réel. Pour lui, ce qui définit la science, ce ne sont pas les succès empiriques, mais être un discours tel que les gens extérieurs à ce discours ne puissent pas y rentrer. Il voudrait bien avoir un langage aussi hermétique que les scientifiques. C’est d’ailleurs ce que les lacaniens* ont réussi à faire.

Quant à sa critique du positivisme, il ne le comprend pas du tout. Il ne comprend pas non plus l’approche du langage chez Chomsky. Je connais assez bien Bourdieu. Mais si on va au fond des choses, selon lui, la science fondamentale c’est toujours la sociologie, parce que ce qu’on connaît le mieux, c’est nous-mêmes. Ce sont vraiment deux approches du monde. Il y a une approche en termes d’objet ou de sujet. Ou bien on pense qu’on connaît mieux les sujets – et souvent les littéraires pensent cela –, parce qu’on les connaît par expérience intra-subjective. Ou bien, comme les scientifiques, on pense qu’on connaît mieux les objets, parce qu’on peut les mesurer, les quantifier. C’est un éternel débat. Effectivement, la connaissance non scientifique, intuitive des êtres humains peut être meilleure à certains égards que la connaissance quantitative. La littérature peut donner un sentiment de compréhension de l’être humain qui va au-delà de ce que la science peut faire. Chomsky souligne cela. Mais si on veut faire une thérapie, ou bien trouver une meilleure méthode pour l’éducation, que sais-je, on ne peut pas se baser là-dessus. C’est un autre type de connaissance, ce n’est pas une connaissance qui vise l’objectivité, la testatibilié, etc.

Et cela vous semble forcément « non-valide » ? Il n’y a pas de possibilité de validité dans cette connaissance « différente » ?

À partir du moment où on parle de vérité, il faut faire des observations.

Donc, pour vous, la validité est toujours liée à la vérification empirique ?

Disons que la vérité l’est. Le problème est le suivant. Vous affirmez quelque chose. Comment sais-je que ce que vous dites est vrai ? Je sais qu’il y a des gens qui se trompent, et des gens qui me trompent. Pourquoi dois-je vous croire? C’est une version de l’argument de Hume* contre la croyance aux  miracles [5].  Ce pourquoi je ne crois pas aux miracles, c’est parce que ce sont des déviations par rapport à la connaissance intuitive du monde que j’ai. On me dit que des gens ressuscitent. Je n’ai jamais vu personne ressusciter. Mais on me dit que Jésus-Christ est ressuscité. Et c’est transmis comme ça à travers les siècles. On peut toujours dire : il y a quelqu’un qui a raconté des conneries au début, ou qui s’est trompé, ou qui en a trompés d’autres. Et c’est plus plausible de penser cela, plutôt que de penser que quelqu’un est ressuscité. Parce que le fait que des gens se trompent ou me trompent fait partie de mon expérience.

D’accord, mais cela peut aller plus loin. C’est très factuel, ce que vous dites. C’est peut-être un très mauvais exemple, mais prenons la philosophie… Descartes* : « Je pense donc je suis », c’est aussi une intuition. Mais est-ce que c’est pour autant empiriquement démontrable ? C’est une intuition partagée. Est-ce qu’il ne peut pas y avoir là une source de validité ?

Je ne conteste pas que « je suis ». Je ne conteste pas la conclusion, mais je n’ai pas besoin d’argument pour arriver à la conclusion. Ce qui ne va pas, chez lui, c’est la suite, c’est : « j’ai des idées d’infini », donc « il y a Dieu », donc « Dieu est bon », donc « il ne me trompe pas », etc. On arrive aux idées claires et distinctes qui sont nécessairement vraies, et on est parti dans la métaphysique la plus pure. C’est cela qui est terrible chez Descartes. Ce n’est pas le premier pas. Le premier pas n’est pas vraiment nécessaire et la suite est arbitraire.

Est-ce qu’on ne pourrait pas dire qu’il y a différents critères de validité selon les disciplines ? Pour les sciences de la nature, ce serait l’adéquation aux faits. Pour les sciences sociales, la description de tendances systémiques susceptibles de changement. Pour le domaine moral et politique, l’entente potentielle.

Non, de manière générale, je pense qu’il n’y a qu’une seule rationalité. Si on accepte plusieurs rationalités, qu’est-ce qui fait qu’une rationalité est une rationalité ? Ce qu’il y a, c’est une différence entre le degré de certitude qu’on a d’un domaine à l’autre. C’est évident que la théorie atomique est plus certaine que les spéculations sur les cordes, qui sont peut-être complètement fausses. Mais bon, à nouveau, qu’est-ce qui me dit cela ? Dans la théorie atomique, il y a des millions d’applications, des tonnes d’expériences qui vérifient la théorie. Dans la théorie des cordes, il n’y a pas de tests pour le moment. Elle pourrait être fausse. Je ne suis pas d’accord qu’il y a d’autres méthodes de validation. Quelles seraient-elles ? Il faut toujours répondre à l’argument du sceptique dont j’ai parlé : qu’est-ce qui me dit que vous dites la vérité ?

Mais prenons l’exemple du domaine moral et politique. Il peut y avoir une rationalité morale et politique. Dans ce domaine, on peut dire que le critère de validité pourrait être « l’entente potentielle dans une situation idéale de communication ». C’est à peu près la définition que des pragmatistes comme Pierce, Apel ou Habermas* donnent de la vérité.

On pourrait discuter de cela, de ce qui est rationnel en éthique. Mais c’est un autre problème. Ce qui m’intéresse, ce sont les assertions factuelles. Souvent, on nous oppose la sociologie, différentes sciences humaines, ou le marxisme, ou la psychanalyse, ou je ne sais pas quoi. Et on nous donne cela comme des discours factuels sur le monde. On nous dit que ces discours relèvent d’une autre rationalité. Dire que la biologie possède une rationalité, la physique une autre, etc., je ne suis pas d’accord. Elles sont toutes subsumées par la réponse à la question du sceptique « humien » décrit plus haut. Mais sur la morale, je suis d’accord, c’est compliqué et cela sort du factuel. Moi, j’ai tendance à être utilitariste*, ou conséquentialiste*. Je pourrais commencer à expliquer, mais c’est un autre sujet.

Quand, à la fin du livre sur les impostures intellectuelles, vous vous posez la question « comment en est-on arrivés là ? », l’une des hypothèses avancées est que beaucoup de disciplines des sciences humaines se sont détachées des faits et de la vérification empirique. Mais ce n’est pas tout à fait équitable, dans le sens où ce ne sont pas que des disciplines qui s’intéressent aux faits. Il y a des disciplines qu’on pourrait qualifier d’« herméneutiques », qui s’intéressent plutôt à une certaine compréhension des textes, une compréhension de soi, du monde, etc. Comment ce reproche peut-il les concerner ?

Mais, justement : qu’est-ce que c’est, l’herméneutique ? Comment on sait que ce que dit l’herméneute est vrai ? Est-ce qu’ils disent ce qu’eux-mêmes ressentent ? Un peu comme si je disais : « je ressens cela devant telle œuvre d’art » ou « j’aime bien ce film » ?

Peut-être qu’ils proposent une interprétation subjective, en demandant aux autres « est-ce que vous pouvez vous retrouver là-dedans ? ». Ils n’affirment pas que c’est vrai. La prétention est différente.

Cela ne me dérange pas. Mais je trouve que c’est très généreux de dire que cela, c’est ce que faisaient Lacan, Irigaray* ou Kristeva*. C’était des gourous. Ils ne disaient pas cela, comme des amis qui vont au cinéma et disent : « tiens ce film, je l’ai trouvé comme ça ». Si tu dis : « voilà, c’est ce que c’est pour moi », il n’y a aucun problème. Si c’était le cas, on n’écrirait pas de livres. Il y a aussi la question du style. On peut dire des romanciers qu’ils vont vous décrire l’être humain tel qu’ils le voient et que c’est très intéressant. Cela reste une expérience subjective. Mais le problème des bouquins qu’on a critiqués, avec Sokal, c’est qu’ils ne sont jamais vendus au rayon littérature. Et ils sont tellement mal écrits, en termes de style, qu’ils ne seraient pas vendus au rayon littérature ! Donc, et c’est cela que je reproche à l’herméneutique, elle semble vouloir quand même fonder un discours objectif sur le monde.

Objectif ? Vraiment ?

Sinon, que font-ils exactement ? J’en ai discuté avec beaucoup de gens. L’herméneutique est très bien représentée en philosophie continentale*, mais j’ai du mal à voir exactement quel est son objet. Il est subjectif ou objectif ?

D’accord. Mais dans l’hypothèse où ces gens-là auraient des prétentions moins élevées et reconnaîtraient que leur discipline est plus relative…

Mais alors ce ne serait plus une discipline ; ils pourraient faire de la bonne littérature. Alors, effectivement, on peut avoir ce sentiment… comme avec Bourdieu. J’ai dit une fois à un ami que Bourdieu était plus proche de Balzac* que d’Einstein. Il m’a dit qu’il ne serait pas content de l’entendre. Mais je pense qu’il devrait être content. Il veut faire de la science, alors que c’est simplement un type qui décrit la manière dont il perçoit le monde. Ses phrases sont lourdes, mais ce n’est pas nécessairement désagréable… J’aimais bien La misère du monde, La distinction, L’homo academicus – j’ai lu ce dernier livre d’une traite. Je trouvais que cela décrivait le monde que je connaissais bien, le monde de la recherche, de l’enseignement. Mais on est dans le domaine de la description, pas de l’explication.

Mais dans ce domaine-là, est-ce qu’on ne peut pas admettre que le relativisme n’est pas grave ? Ou pas incohérent ?

Il encourage une vue négative à l’égard des sciences. La perte de crédit des sciences naturelles dans la société, je la trouve assez catastrophique. Si vous n’êtes pas dans ce domaine, vous ne pouvez pas comprendre à quel point les sciences naturelles ne sont pas prises au sérieux. Les gens ne sont pas attirés par elles. L’enseignement des sciences est en perte de vitesse, y compris dans le secondaire. C’est un engrenage qui vient en partie d’une certaine image dont sont victimes les sciences. Les OGM empoisonnent la planète, les scientifiques détruisent l’atmosphère. Il y a l’énergie nucléaire. Je me souviens que quand on était jeunes, on avait une vue dithyrambique sur le nucléaire. Cela allait régler tous les problèmes. Je pense que c’était naïf. Mais on est maintenant dans l’autre excès, où tout est vu négativement.

Une dernière question, plus anecdotique : qu’est-ce qui fait la spécificité de la France, qu’est-ce qui explique sa propension à engendrer des imposteurs intellectuels ?

Je pense que le relativisme est bien pire aux États-Unis ! Cela a été un courant beaucoup plus fort là-bas, avec les politiques de l’identité*, qui ont mené à l’idée de communautés relevant de modes de pensée « incommensurables » entre eux (idée qui se prétend antiraciste, mais qui est profondément raciste, en fait). Puis ce courant a été réimporté en Europe, via Bruno Latour* notamment.

D’accord pour le relativisme, mais le bullshit ?

Effectivement, des relativistes américains comme Rorty*, par exemple, sont beaucoup plus clairs que la plupart des auteurs français. Je crois par ailleurs que l’institutionnalisation académique de Mai 68 a fait beaucoup de tort à la pensée contestataire française, qui s’est « établie » dans les universités et a perdu toute force de contestation réelle. Cela peut expliquer, dans une certaine mesure, le succès actuel de l’extrême-droite, qui critique tous ces penseurs « bobos », antiracistes et anti-fascistes proclamés, mais qui sont totalement dégagés des problématiques socio-économiques concrètes.

Interview réalisée et retranscrite par Jonathan Galoppin et Pierre-Étienne Vandamme

Notes :

[1] Henri Bergson, Durée et simultanéité. À propos de la théorie d’Einstein, PUF, 1968 (édition originale 1922).

[2] Cf. Jean Bricmont et Régis Debray, À l’ombre des lumières. Débat entre un philosophe et un scientifique, Odile Jacob, 2003, ainsi que Jean Bricmont, « Dialogue avec Régis Debray. À propos d’À l’ombre des lumières », http://www.dogma.lu/txt/BricmontDebray.htm#fnB13

[3] Jean Bricmont a récemment préfacé De la fumisterie intellectuelle (L’Herne, 2013) de Bertrand Russell.

[4] Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Raisons d’agir, 2001.

[5] David Hume, Enquête sur l’entendement humain (1748). Cf. notamment « section 10 : Des miracles ».

Personnes mentionnées dans l’entretien (dans l’ordre d’apparition) :

Jacques Lacan (1901-1981), psychanalyste français. Voir « Comment rendre un texte incompréhensible ? », dans ce dossier.

Noam Chomsky (1928-), linguiste, philosophe et intellectuel engagé américain. Avec Jean Bricmont, il a écrit Raison contre pouvoir, le pari de Pascal (2010).

Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), philosophe représentant de l’idéalisme allemand. Son influence sur les penseurs marxistes fut décisive.

Friedrich Engels (1820-1895), philosophe et théoricien de la politique allemand, il a développé avec Karl Marx les théories marxistes.

Gilles Deleuze (1925-1995), philosophe français.

Henri Bergson (1859-1941), philosophe français, prix Nobel de littérature en 1927.

Albert Einstein (1879-1955), physicien d’origine allemande, prix Nobel de physique en 1921, célèbre pour ses théories de la relativité restreinte et générale.

Karl Popper (1902-1994), philosophe des sciences austro-britannique a défendu une position « falsificationniste » quand à l’évolution des théories scientifiques : les hypothèses scientifiques doivent pouvoir être testée par une falsification (non par une vérification).

Régis Debray (1940-), philosophe et écrivain français critiqué dans Impostures intellectuelles pour ses propos sur le théorème d’incomplétude de Gödel.

Kurt Gödel (1906-1978) est un logicien et mathématicien austro-américain, célèbre pour la formulation de ses deux théorèmes de l’incomplétude.

François Rabelais († 1553), écrivain français.

Emmanuel Kant (1724-1804), philosophe allemand auteur d’une importante critique de la raison.

John-Stuart Mill (1806-1873), philosophe et économiste anglais ayant notamment écrit sur l’utilitarisme, le libéralisme, le socialisme et le féminisme.

Bertrand Russell (1872-1970), philosophe, mathématicien et logicien britannique, prix Nobel de littérature en 1950.

Pierre Bourdieu (1930-2002), sociologue français.

David Hume (1711-1776), philosophe et économiste écossais, développe une philosophie empiriste.

René Descartes (1596-1650), philosophe français de la tradition rationaliste.

Charles S. Peirce (1839-1914), philosophe américain, Karl-Otto Apel (1922-), philosophe allemand, et Jürgen Habermas (1929-), sociologue et philosophe allemand ; tous trois insistent sur l’importance de la discussion dans la recherche de la vérité.

Luce Irigaray (1930-) est une linguiste et psychanalyste française. Elle contribue au développement de la pensée féministe.

Julia Kristeva (1941-), philosophe, psychanalyste, théoricienne de la littérature et écrivain française.

Honoré de Balzac (1799-1850), écrivain français, s’attache à décrire de façon réaliste les comportements des personnages qui interviennent dans son cycle romanesque La comédie humaine.

Bruno Latour (1947-), anthropologue, sociologue et philosophe des sciences français.

Richard Rorty (1931-2007), philosophe américain connu pour ses thèses relativistes.

Concepts utilisés dans l’entretien (par ordre alphabétique) :

Bullshit : voir [« Ce qui est compliqué est-il toujours plus intelligent ? », dans ce dossier.]

Conséquentialisme : Perspective éthique selon laquelle le jugement quant à une action s’opère principalement en fonction de ses conséquences.

Fonction d’utilité : notion utilisée en économie du bien-être qui se réfère à la satisfaction personnelle attachée par un individu à une action ou un produit.

French Theory : Appellation désignant – principalement aux États-Unis où il a connu un grand succès – un ensemble plus ou moins hétérogène d’œuvres d’auteurs français dont les plus fameux sont Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze et Jacques Lacan.

Induction : Opération intellectuelle qui consiste à proposer des lois sur base d’observations.

Keynésien : Relatif à l’économiste anglais Keynes, à ses conceptions économiques (TLFi), selon lesquelles, en période de crise, l’Etat doit relancer l’économie en agissant sur la demande effective.

Lacanien : Désigne les personnes travaillant, en psychanalyse ou dans d’autres disciplines, dans le sillage de l’œuvre du psychanalyste français Jacques Lacan, qui a notamment exploré les relations entre le langage et l’inconscient.

Philosophie continentale : cf. article « Philosophie analytique versus continentale » dans ce dossier.

Politiques de l’identité : Courant intellectuel qui définit les positions politiques de groupes en fonction de l’identité (genre, race, religion) qui les unit.

Positivisme : Attitude scientifique consistant à ne considérer comme valides que les savoirs délivrés par l’expérience et l’observation des faits.

Postmodernisme : Courant de pensée qui se caractérise par la remise en question des grands discours (progrès, raison, universalisme) de la modernité.

Relativisme : (Philos.) Doctrine qui admet la relativité de toute connaissance humaine. Ainsi, les concepts et valeurs sont évalués par rapport à un autre élément, à un repère, à un système de référence (anton. : absolutisme) (TLFi). Voir [« Ce que peut évoquer l’imposture intellectuelle. Validité des sciences et pluralité des langages », dans ce dossier.]

Scientisme : Attitude consistant à considérer que la connaissance véritable ne peut être atteinte que par un certain type de science.

Solipsisme : Attitude d’enfermement du sujet dans ce qui lui est propre (sa subjectivité).

Théorie des ensembles : Théorie mathématique créée par le mathématicien allemand Georg Cantor à la fin du 19e siècle.

Utilitarisme : Doctrine morale et politique visant à maximiser la somme ou la moyenne de bien-être des individus et permettant de juger les actions selon qu’elles tendent ou non à augmenter le plaisir et à diminuer la souffrance.

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Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Ce que peut évoquer l’imposture intellectuelle | Projections - août 12, 2015

  2. Pingback: Ce qui est compliqué est-il toujours plus intelligent ? | Projections - septembre 18, 2015

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