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8 - Dossier, 8 - L'imposture, Littérature

L’Adversaire, d’Emmanuel Carrère (2000)

Cet article évoque le récit fascinant d’une imposture invraisemblable et pourtant réelle : 18 ans de mensonges d’un homme envers tous ses proches sous l’excellente plume d’Emmanuel Carrère.

Emmanuel Carrère ne s’est jamais senti aussi mal à l’aise dans l’écriture. Après avoir beaucoup hésité, culpabilisé puis abandonné plus d’une fois son projet, il a enfin trouvé sa place d’écrivain et une manière de comprendre l’incompréhensible. Extrême, à l’image du récit, cette dernière phrase clôt son manuscrit en 1999 : « J’ai pensé qu’écrire cette histoire ne pouvait être qu’un crime ou une prière » (p. 220).

C’est l’histoire d’une affaire réelle qui a secoué la France dans les années 90, une véritable incarnation de l’imposture. Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand, 39 ans, tue sa femme, ses deux enfants et ses propres parents, et tente en vain de tuer sa maîtresse et de se suicider. On découvre par la suite qu’il n’était pas médecin chercheur à l’OMS comme il le prétendait et qu’en fait, pendant dix-huit ans, il avait menti à tout le monde, sans aucune exception : il n’a jamais eu de travail et n’a jamais été diplômé en médecine. C’est lorsque sa supercherie est sur le point d’être mise à nue par sa famille qu’il décide de la supprimer. Selon ses propres termes, mieux valait effacer ceux qui l’aimaient plutôt qu’ils ne découvrent cet incroyable mensonge qui le rongeait de honte.

© Miguel Costa

© Miguel Costa

Invraisemblable, cette histoire est pourtant vraie. C’est l’histoire réelle d’une vie construite sur une escalade de mensonges ; celle d’un homme dont l’identité ne repose que sur une illusion extrêmement fragile et destructrice ; le drame d’un pauvre type déséquilibré, emprisonné dans une solitude fatale.

Jean-Claude Romand, un pauvre type et non un « monstre », c’est ce que tente de montrer E. Carrère, son rôle d’écrivain consistant, selon lui, à comprendre et non à juger. Dans sa lettre « la plus difficile à faire de [sa] vie » (p. 35), qu’il a écrite au condamné afin d’obtenir son approbation quant à sa démarche biographique, il se justifie: « J’aimerais que vous compreniez que je ne viens pas à vous poussé par une curiosité malsaine ou par le goût du sensationnel. Ce que vous avez fait n’est pas à mes yeux le fait d’un criminel ordinaire, pas celui d’un fou non plus, mais celui d’un homme poussé à bout par des forces qui le dépassent, et ce sont ces forces terribles que je voudrais montrer à l’œuvre » (p. 36).

Sans verser dans la complaisance perverse, E. Carrère cherche donc à comprendre comment un être considéré comme tout à fait ordinaire, apprécié des siens, a pu être attiré par l’Adversaire, ce Mal qui l’a poussé, malgré lui, à commettre l’irréparable. Tel un journaliste d’investigation, il a rencontré Jean-Claude Romand à plusieurs reprises, a recueilli des témoignages d’amis de celui-ci et a assisté à tout son procès.

© Miguel Costa

© Miguel Costa

On comprend alors l’enfance terriblement solitaire de Jean-Claude Romand. Enfant unique, voulant à tout prix plaire à une mère dépressive, il ne laissait jamais paraître ses sentiments. Presque « trop » calme, « trop » doux, il lui fallait aussi répondre au mieux à cette devise familiale de forestiers jurassiens : « Un Romand n’a qu’une parole, un Romand est franc comme l’or » (p.54) qui révèle un paradoxe saisissant. Paradoxe aussi lorsqu’on apprend qu’il était plutôt brillant à l’école et qu’il a très bien réussi son bac de philo sur le thème « La vérité existe-t-elle ? ».

La vérité, une impossible réalité ? Quoi qu’il en soit, face au poids du mensonge dévorant, la vérité ne pouvait que s’avérer, après coup, extrêmement légère et libératrice. C’est ainsi que paradoxalement encore, Jean-Claude Romand, derrière les barreaux, prend conscience qu’« une lucidité douloureuse vaut mieux qu’une apaisante illusion » (p. 216). Et sa « vérité », il finira par la trouver dans la Bible, son ultime refuge.

Mathilde Vandamme

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