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8 - Dossier, 8 - L'imposture

Vices et vertus de l’imposture

Le travestissement, le camouflage, le leurre sont des stratégies naturelles dont l’humain fait usage pour de multiples raisons. Cet article offre une distinction entre les duperies du charlatan, du faussaire, de l’escroc, de l’imposteur et du fraudeur, et met en avant une certaine vertu pédagogique de ces pratiques. 

          En guise d’introduction 

            Dans une remarquable analyse, R. Caillois distingue trois fonctions différentes du mimétisme [1] : le travestissement, le camouflage et l’intimidation. Le premier consiste à passer pour un autre en imitant une apparence et un comportement reconnaissables. Des papillons miment en effet certaines guêpes (leurs ailes deviennent transparentes, leur abdomen se colore d’anneaux jaunes et noirs) ; le camouflage permet à certaines espèces une discrétion assurée : ainsi de certaines araignées du Brésil qui utilisent la démarche zigzagante des fourmis en portant sur elles la dépouille desséchée et vide d’une vraie fourmi. Quant à l’intimidation, elle cherche à effrayer : le papillon la tête en bas figure le bec de la chouette avec son corps. Qui n’a pas envie, devant de tels faits, de qualifier l’attitude de l’araignée du Brésil d’imposture ? Et qui n’a pas envie de parler d’escroquerie chez ces araignées lorsque, pour copuler sans danger, les mâles offrent aux femelles non plus un « cadeau » dans un cocon de soie mais leurs propres excréments ? L’être humain aussi cherche le camouflage et le travestissement – et la liste suivante témoigne des possibles : imposteurs, escrocs, charlatans, faussaires et fraudeurs.

imposture III

© Miguel Costa

         Escroc, Faussaire, Imposteur, Charlatan et Fraudeur

            L’imposture n’est pas une erreur mais un mensonge qui suppose la détention de la vérité, et la volonté de feindre pour tromper autrui. Point commun avec l’escroc, le faussaire, le charlatan et le fraudeur. Ces attitudes impliquent l’utilisation stratégique du mensonge dans un contexte relationnel. La clarification de ces notions suppose la référence à la vérité, l’être et le paraître, et donc pouvoir faire que le faux paraisse vrai, pouvoir faire croire que le paraître est l’être. Jean-Jacques Rousseau affirmait dans la quatrième promenade des Rêveries du promeneur solitaire que ce n’est pas tant le fait de tromper mais les raisons pour lesquelles on trompe qui éclaircissent les divers usages du mensonge : « Mentir pour son avantage à soi-même est imposture, mentir pour l’avantage d’autrui est fraude, mentir pour nuire est calomnie » [2].

            Toutefois, l’imposteur et le fraudeur nous semblent devoir être repensés de manière plus complexe. Le premier endosse et usurpe une identité sociale en vue de jouir de privilèges dont il ne pourrait autrement bénéficier, en abusant de la confiance de l’autre et en adoptant une certaine image sociale. Philippe Ariès [3] rappelle qu’à partir de Louis XIII, l’État a pris en compte tant bien que mal le contrôle du paraître, en interdisant notamment le luxe de l’habit et le fait d’usurper grâce à lui une place qui ne revenait pas de droit à une personne. En endossant un vêtement d’une classe supérieure, il devenait aisé de passer pour un être privilégié, surtout sans contrôle social. Le fraudeur, au contraire, cherche surtout à fuir une certaine identité sociale pour rester dans l’ombre. Alain Corbin [4] rappelle qu’au xixe siècle, l’anonymat dans les grandes villes se renforce, et que, de la sorte, des procédures d’identification s’affinent en même temps qu’un contrôle social. La recherche du signalement adéquat des personnes s’impose surtout aux policiers. En 1850, le casier judiciaire apparaît, puis la photographie vers 1876, et dès 1882 le signalement anthropométrique d’Alphonse Bertillon et les empreintes digitales complètent les techniques précédentes : apparaît enfin à la veille de la Première Guerre mondiale le carnet anthropométrique d’identité avec photographie, date de naissance, filiation et signalement, pour garantir l’identité sociale dans le cas d’un contrôle et rechercher criminels et assassins… Le fraudeur (faux papier, fausse identité) prétend donc échapper à l’autorité policière.

            Mais escroc et faussaire cherchent aussi à tromper. Dans « De l’escroquerie considérée comme une des sciences exactes », Edgar Allan Poe répertorie plusieurs stratégies où la recherche d’argent est toujours l’objectif de l’escroc. Les filous usurpent des identités en vue d’abuser d’une crédulité, et inventent à ces fins plusieurs stratagèmes (le vol à la ramastique décrite par Vidocq, le système de la lettre de Jérusalem inventée à la fin du XIXème…). La distinction philosophique et scolaire entre persuader et convaincre rend compte d’un tel comportement : si convaincre consiste à dire ce qui est bien pour l’autre indépendamment de l’intérêt de celui qui parle (ainsi du médecin qui convainc un fumeur d’arrêter son tabagisme), persuader vise au contraire à faire croire à autrui (à tort) qu’il est question de son bien. Si l’escroc veut donc faire croire à un individu qu’il peut bénéficier d’avantages mais cherche son intérêt financier, l’intérêt de l’imposteur est ailleurs. Les avantages recherchés ne semblent pas se limiter à l’argent puisqu’il s’agit, pour parler comme P. Bourdieu, de capital symbolique [5] : sortir de l’indifférence, en étant visible, cité, aimé ou invité. Dans L’imposture scientifique en dix leçons [6], Michel de Pracontal rapporte les divers canulars ayant permis à certains hommes de sciences d’accéder à la reconnaissance : le faux crâne de l’homme de Piltdown, les fausses analyses de Cyril Burt sur le Q.I., l’immunologiste William Summerlin maquillant des souris grises avec un colorant blanc. L’objectif ? Rechercher une reconnaissance symbolique. Le rabbin Gilles Bernheim s’est longtemps fait passer pour un agrégé de philosophie afin d’attirer l’attention sur ses publications. Outre ses plagiats, G. Bernheim n’a jamais été philosophe mais a profité de ce statut social en vue de reconnaissance, et non pour bénéficier de sommes monétaires. R. Caillois montrait dans ses « impostures de la poésie » [7] que toute personne qui en appelle à l’inspiration pour justifier sa distinction (le poète, le guérisseur, le devin) n’est qu’imposteur : l’artiste se faisant passer pour génie, le guérisseur qui en appelle au don occultent le savoir et la tradition qui les ont instruits et construits : est imposteur celui qui prétend s’être fait ex nihilo pour légitimer sa distinction par rapport aux autres.

            Le faussaire aussi vise à extorquer de l’argent – mais à la différence de l’escroc, par la production du faux : fausses peintures d’artistes ou faux billets et bijoux déjà reconnus par l’institution. L’invention d’un (faux) remède non certifié au préalable par la société n’implique que supercherie. Mais reproduire un remède reconnu est l’œuvre du faussaire qui joue sur des valeurs (monétaires, artistiques) socialement admises. La reconnaissance symbolique n’est en aucun cas la finalité du faussaire puisqu’il doit nécessairement rester dans l’ombre au profit de ce qu’il vend et de celui censé les avoir produits (le vendeur de faux Picasso s’efface devant l’autorité de Picasso). L’escroc utilise du toque qu’il n’a pas fabriqué en faisant croire à sa valeur, le faussaire reproduit ce que valorise une institution, et le charlatan construit des trucages pour attirer l’attention en jouant sur les apparences qu’il diffuse par la publicité.

         De l’utilité de l’imposture et de ses variantes

            Le faussaire reproduit donc des tableaux d’artistes socialement reconnus, l’imposteur recherche des postes sociaux valorisés pour attirer les regards (titre, distinction…), l’escroc joue sur les valeurs socialement admises (bijoux, pièces d’or), et le charlatan savoure sa gloire par diffusion de ses trucages. Aussi différents soient-ils, ces comportements sont des stratégies adoptées qui impliquent entre-autre de connaître la pensée de l’autre pour l’abuser, et s’avèrent inséparables de l’intelligence machiavélique qui veut connaître, prévoir et anticiper son état mental : le mécanisme de ses croyances et l’adhésion à l’autorité ainsi qu’aux représentations collectives qui restent en lui non interrogées. C’est la raison pour laquelle l’imposture peut être un moyen positif pour nous révéler notre crédulité. Dans F for Fake d’Orson Welles, le faussaire Elmyr de Hory est capable de produire des séries de faux Picasso, Braque, Modigliani et autres grands peintres. Au cours de ses entretiens, il affirme avoir créé son propre style, critiqué par les experts de l’époque. Or, en imitant des maîtres, et en faisant certifier ses tableaux par ces mêmes experts, Elmyr de Hory renverse la logique de l’imposture : ceux qui l’ont critiqué en prétendant dire ce qu’est l’art, ceux donc qui prétendent posséder les critères pour reconnaître l’artiste, se laissent pourtant duper par ses faux tableaux. Qui est donc l’imposteur, interroge alors notre faussaire, si ceux qui s’estiment gardiens des valeurs se laissent duper ? N’est-ce pas le signe que ces prétendus experts sont des imposteurs puisque les codes de l’art leur échappent ? N’est-ce pas Elmyr l’artiste incompris qui utilise l’imposture pour dévoiler celle de ceux qui se prétendent les gardiens du vrai ? Que penser encore de ces experts qui ont jugé sublimes ces tableaux d’art abstrait que Bernard Rensch leur a exposés, sans toutefois se douter qu’il s’agissait de gribouillages de singes ? Cette volonté de démystifier est aussi présente dans « opération lune » (2002) de William Karel, mêlant images d’archives et fausses interviews pour prouver que N. Armstrong n’a jamais marché sur la lune – et dénoncer l’adhésion naïve du spectateur qui croit au reportage parce qu’il utilise la reconnaissance symbolique de chercheurs et d’autorités universitaires. Le génie du documentariste est de dénoncer son imposture en vue de révéler aux spectateurs leur crédulité, la formation irrationnelle de certaines de leurs croyances.

            L’histoire du grand entrepreneur Phinéas Taylor Barnum prouverait à nouveau cette crédulité chère à l’espèce humaine : fondateur dès 1871 du cirque qui porte son nom, Barnum s’est assuré une certaine gloire grâce à l’exhibition de raretés : animaux, femmes à barbe, nains ou liliputiens. Mais il s’est aussi spécialisé en supercheries qui l’ont rendu célèbre : exhibition d’une femme qu’il a présentée comme l’ancienne nourrice de Benjamin Franklin, et invention de la sirène des Fidji momifiée. Le charlatan doit inventer des trucages et utiliser la publicité pour les diffuser et être visible : Barnum n’a-t-il pas été jusqu’à accrocher sur des cadavres pendus dans un village ces écriteaux vantant les mérites de son cirque afin d’être connu ? Guy Breton affirme à son propos : « Ayant compris que la bêtise humaine est sans limite, il pense que l’exploitation rationnelle de cette mine doit le faire vivre largement. » [8]. La fausse nourrice de Benjamin Franklin ne fait qu’exploiter le patriotisme aveugle dont Barnum se moque. Si le charlatan avec ses trucages agace, si le faussaire est conspué parce qu’il se moque de nous avec ses imitations auxquelles il adhère, si l’escroc persuade le public qui lui reproche la valeur de produits insipides, si l’imposteur se trouve critiqué de par ses usurpations, n’est-ce pas parce que tous percent nos déterminismes : formation des croyances, adhésion naïve aux représentations collectives, aux normes édictées par la société ? Il serait dès lors judicieux de réformer les mentalités en inventant à dessein des supercheries et des impostures stratégiquement organisées, d’une part, afin de donner à l’homme conscience des mécanismes et croyances qui lui échappent, et d’autre part, pour interroger les représentations, codes ou normes auxquels il donne son adhésion avec naïveté et empressement. Cette stratégie de l’imposture pédagogique ne pourrait-elle pas en effet avoir sa place à côté de la maïeutique socratique qui prétend nous apprendre à penser ? Les impostures dont nous sommes dupes ne nous apprennent-elles pas en effet à conscientiser nos croyances, nos automatismes, les causes de notre attention et le mécanisme par lequel nous valorisons les êtres et des choses ?

Fabrice Garcia

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[1] R. Caillois, Œuvres, Éditions Gallimard, 2008, p. 487-557.

[2] J.-J. Rousseau, Les rêveries du promeneur solitaire, promenade quatre.

[3] P. Ariès et G. Duby (dir.), Histoire de la vie privée, tome 3. De la renaissance aux Lumières, Éditions du Seuil, 1985, p. 10-11.

[4] P. Ariès et G. Duby (dir.), Histoire de la vie privée, tome 4. De la révolution à la grande guerre, Éditions du Seuil, 1987, p. 392-402.

[5] P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, Éditions du Seuil, 1997, p. 344-351.

[6] M. de Pracontal, L’imposture scientifique en dix leçons, Éditions La Découverte, 2001.

[7] R. Caillois, Ibid., p. 361-364.

[8] G. Breton, Curieuses histoires de l’histoire, Pocket, 1968.

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