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8 - Dossier, 8 - L'imposture, Idées

Philosophie analytique versus continentale

Philosophie analytique versus continentale

Éléments pour mieux comprendre le débat philosophique contemporain

L’opposition entre la philosophie analytique et la philosophie continentale a, au fil des années, pris une place grandissante dans les discussions philosophiques contemporaines. Dans les médias, dans les colloques universitaires, dans l’édition [1], ces sous-ensembles philosophiques sont évoqués sans toujours être compris. Alors qu’elle a peu à peu infiltré une partie non négligeable du champ intellectuel, cette distinction reste en effet nébuleuse pour la majorité des observateurs. L’importance de cette distinction se situe aussi dans la polémique touchant la philosophie continentale, jugée comme étant propice aux impostures intellectuelles par les tenants du courant analytique.

Disons-le d’emblée : rien ne peut être dit sur la philosophie continentale – ou sur la philosophie analytique – sans être immédiatement rejeté par une partie de ceux qui s’en réclament [2]. Bref : définir ces termes sans conduire à la polémique est difficile, voire impossible. Pourquoi ? Peut-être, tout simplement, parce que le succès (relatif) de cette distinction ne tient pas tant à sa pertinence qu’à son caractère intrinsèquement polémique. En effet, il s’agit d’une distinction fondamentalement complexe : elle fait intervenir de multiples facteurs (historiques, géographiques, intellectuels, etc.) qui, combinés entre eux, forment deux « sous-ensembles » poreux. Ce qui ne veut pas dire – évitons la polémique encore quelques instants –  que ces sous-ensembles soient dénués de pertinence.

Genèse

Il est tout d’abord important de comprendre qu’à bien des égards, la « philosophie continentale » est une catégorisation anglo-saxonne, et c’est d’ailleurs ce qui la rend a priori opaque pour nous, lecteurs continentaux. Car si l’on appelle cela « philosophie continentale », c’est évidemment depuis un point de vue extérieur au continent – et, comme l’on sait, tout ce qui ne provient pas des îles britanniques est « continental », vu de l’autre côté de la Manche. C’est ainsi que par extension, les Américains du Nord se sont rangés à ce vocabulaire pour désigner les philosophes contemporains qui ne faisaient pas de la philosophie analytique (désignant d’ailleurs ainsi, principalement, des philosophes allemands et français) [3]. La première difficulté pour comprendre cette distinction, pour nous lecteurs francophones, vient donc du fait qu’elle a été opérée par un œil extérieur. Car la philosophie continentale est, d’abord, la nôtre : elle correspond en effet, en majorité, à celle que nous étudions à l’école et dans les universités.

Bertrand Russell (1872-1970)

Initialement, la philosophie analytique – qui se cristallise dès les années 20, principalement au travers d’œuvres de philosophes britanniques et américains – se donne pour objectif de faire « l’analyse logique de propositions », axant ainsi essentiellement son travail sur la philosophie du langage [4]. Les deux sources principales de la philosophie analytique viennent d’Angleterre (Bertrand Russel et George E. Moore) et d’Europe centrale (Rudolf Carnap et les membres du Cercle de Vienne), faisant ainsi débuter la tradition analytique proprement dite au début du xxe siècle. Deux autres philosophes majeurs ont contribué à fonder cette tradition philosophique : Ludwig Wittgenstein, Autrichien, auteur du célèbre Tractatus logico-philosophicus (1921), et Gottlob Frege, un mathématicien-philosophe d’origine allemande, traditionnellement considéré comme le fondateur de la logique moderne. Ces quelques indications montrent que le facteur géographique distinguant ce qui est « continental » et « analytique » ne tient que difficilement, du moins au niveau des principaux précurseurs de la tradition analytique. Par ailleurs, il est nécessaire de comprendre, en vue d’appréhender la philosophie analytique dans son ensemble, qu’elle a également été fortement influencée par les empiristes britanniques du xviiie siècle – Hume, Berkeley, Locke –, d’où une certaine obsession pour la méthode expérimentale et la logique scientifique. Pour ce qui est de la philosophie continentale, il apparait plus clairement que ses influences tout autant que ses tenants contemporains se bornent – dans leur grande majorité – aux limites de la France (Descartes, Bergson, Sartre, Merleau-Ponty, Deleuze, Derrida, Foucault…) et de l’Allemagne (Schelling, Hegel, Nietzche, Marx, Husserl, Heidegger…) [5].

Les différences factuelles

Mais venons-en aux faits, me direz-vous. Quelle différence fondamentale, après tout, entre tous ces philosophes ? D’abord : le style. S’il y a bien, nous le verrons, une distinction de fond entre les deux traditions philosophiques, il y a tout d’abord – et cela saute aux yeux pour quiconque a lu, au hasard, Michel Foucault et John Searle (ou encore Sartre et John Rawls) dans la même journée – une différence fondamentale dans la forme. Une forme qui, bien sûr, n’est pas anodine, et que l’on ne peut dissocier naïvement du fond. La formulation analytique est directe, claire, précise et absolument littérale ; elle répugne à l’utilisation d’effets de style « littéraires ». La formulation continentale est essentiellement son contraire. Sans que le but ne soit d’obscurcir le propos – contrairement à ce que certains penseurs analytiques voudraient parfois laisser penser –, le style continental vise une ouverture et une profondeur de propos, au travers d’une écriture littéraire plus élaborée, conduisant la langue à produire des effets de sens, par le biais d’analogies ou de métaphores.

Derrida main.jpg

Jacques Derrida (1930-2004)

Cette distinction formelle s’accompagne de différences dans la méthode argumentative et, en quelque sorte, dans les objectifs mêmes du discours. En effet, la philosophie analytique s’attache généralement à penser des problèmes strictement délimités, problèmes qu’elle analyse et sur lesquels elle argumente de manière méthodique et linéaire. Une œuvre analytique s’attachera donc généralement à énoncer une thèse et à tenter de la démontrer au travers de propositions précisément circonscrites où le lecteur est invité à vérifier chaque argument présenté en vue d’arriver à une conclusion clairement identifiable. S’il s’agit là d’une présentation généralisante et légèrement caricaturale du discours analytique, elle représente cependant ce qui fonde l’essence même de ses objectifs : convaincre le lecteur de la validité de la thèse et des arguments présentés. Si, pour autant, l’objectif continental n’est pas dénué de toute volonté de convaincre, il ne s’agit pas là de son unique visée. En effet, les objets pensés par la tradition continentale se veulent plus complexes et plus étendus. La thèse ultime ne sera ainsi que rarement énoncée, à défaut d’être aisément énonçable en quelques phrases. L’autre raison pour laquelle les thèses sont plus difficilement identifiables dans la tradition continentale est que le lecteur ne suit pas une logique argumentative mais une démarche intellectuelle plus globale, suivant le cheminement plus ou moins erratique du philosophe, laissant ainsi en chemin des zones d’ombres et des incertitudes. Le lecteur de textes continentaux, en conséquence, se retrouve souvent comme un voyageur – parfois vagabond – dans la réflexion même, participant à la (re)construction de la pensée du philosophe. Enfin, là où les analytiques tentent de penser intégralement l’objet de leur réflexion, la démarche continentale donne à penser : B. Babich parle ainsi d’un « style pensif, avec une oreille pour l’histoire, constitué par une herméneutique » [6] qui viserait moins à convaincre qu’à persuader [7].

La philosophie en débat

Comme nous l’avons vu, les différences entre les philosophies continentale et analytique sont bien réelles, même si pour les besoins d’une telle démonstration, les propos se font parfois quelque peu caricaturaux. Si la frontière existe, elle ne peut qu’être poreuse. Cependant, les différents éléments relevés ci-dessus dessinent des pôles antagonistes qui ne peuvent qu’être difficilement réconciliés, tant leur ambition et leur méthode les opposent. Les modèles littéraire et scientifique président de fait aux intentions – ou aux prétentions – de ces deux pôles opposés. Et la polémique entourant l’imposture supposée de la philosophie continentale se joue généralement dans cette opposition – dès lors qu’elle est systématisée et caricaturée. Certains analytiques se complaisant en effet dans une critique généralisante d’une philosophie continentale monolithique, insensée, irrationnelle, et basée expressément sur des concepts obscurs dans le but de masquer l’ineptie de ses propos.

Ces remarques ne peuvent évidemment discréditer l’ensemble des griefs (parfois légitimes) tenus à l’encontre de certaines œuvres continentales, de concepts abscons, ou d’abus (car inutiles) de langage pseudo-scientifique. Tout comme les griefs du bord analytique, même justifiés, ne permettent aucunement de discréditer valablement l’ensemble des œuvres dites continentales. Le débat n’est bien sûr pas aussi simple, et il s’agit ici de prendre conscience qu’une mise en perspective des deux courants est nécessaire afin d’éviter la polémique stérile. Nous l’avons vu : leurs méthodes diffèrent, tout comme leurs objectifs profonds. C’est en gardant cela à l’esprit que l’on comprend le caractère « relatif » de nombreuses critiques venant du courant analytique. Car si l’analyse logique sans faille, attachée aux idéaux de clarté et de précision, permet de réfléchir sans aucun doute de manière sérieuse à des problèmes définis [8], peut-on pour autant déclarer que la philosophie devrait se réduire à la seule logique argumentative ? Loin de nous l’idée de répondre à cette question de manière univoque, même si l’on peut parier que la philosophie perdrait un peu de son âme – non pas de sa magie, mais plutôt de sa sincérité – à vouloir adhérer aux méthodes de la science. Ces quelques éléments de réflexion conduisent inévitablement à penser la philosophie comme discipline : quelle est-elle ? que doit-elle être ? On le sent : la philosophie ne peut se résoudre à choisir. Elle est et restera un entre-deux. Car la « littérature », et avec elle la « science », sont des idéaux qui ne peuvent suffire à baliser le chemin philosophique – un chemin dont la route demeure jonchée des brèches du doute et de l’incertitude.

Jonathan Galoppin

Notes

[1] Dans les catalogues de certains éditeurs anglo-américains, cette distinction est d’ailleurs celle qui est utilisée pour différencier les œuvres philosophiques, au détriment des sous-disciplines plus traditionnelles (« métaphysique », « esthétique », etc.).

[2] Ou qui y sont rangés malgré eux. Essayez avec « marxisme » (pour le champ intellectuel), « post-rock » (musical) ou « de droite » (politique), ça marche aussi.

[3] cf. Engel Pascal, La dispute. Une introduction à la philosophie analytique, Les Éditions de Minuit, 1997, p. 9 et  Pouivet Roger, Philosophie contemporaine, Presses Universitaires de France, 2008, p. 28.

[4] Cf. Pouivet Roger, Philosophie contemporaine, Presses Universitaires de France, 2008, p. 28 et Engel Pascal, La dispute. Une introduction à la philosophie analytique, Les Éditions de Minuit, 1997, pp. 25 et seq. Notons à ce sujet le débat de philosophie du langage entre Jacques Derrida et l’Américain John Searle (au sujet des thèses de l’Anglais John L. Austin sur les « énoncés performatifs »), qui contribuera à dissocier les tenants de la philosophie continentale et analytique ainsi qu’à cristalliser le facteur d’opposition géographique (France vs. Angleterre/États-Unis).

[5] On considère souvent que Wittgenstein et Husserl font partie des deux traditions philosophiques, ayant chacun eu des « périodes » dans leurs travaux philosophiques les rattachant successivement à l’une et l’autre. D’autres philosophes plus anciens sont également considérés comme des précurseurs des deux traditions, dont les principaux sont Kant et Descartes.

[6] Babich Babette, La fin de la pensée ?, L’Harmattan, 2012, p. 9.

[7] Idem, pp. 22-23. Distinction subtile qui résume bien le caractère parfois ténu des divergences de vue entre les analytiques et les continentaux : convaincre faisant appel à une démonstration rationnelle et (censément) irréfutable conduisant à une conclusion « nécessaire », persuader usant plus volontiers de la sensibilité – au sens large – personnelle, presque intime, du lecteur pour emporter son adhésion.

[8] Des sujets d’ailleurs loin d’être aussi mineurs que le laissent croire certains philosophes continentaux, comme le montre l’œuvre que John Rawls a laissée derrière lui (dont sa célèbre Théorie de la justice), ouvrant ainsi la voie à la démarche analytique en philosophie politique.

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Discussion

2 réflexions sur “Philosophie analytique versus continentale

  1. Excellent article ! Merci !
    Je me demande maintenant où l’on place Spinoza…

    Publié par Tamara Miheu | août 25, 2015, 14:25

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Ce qui est compliqué est-il toujours plus intelligent ? | Projections - août 31, 2015

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