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8 - Dossier, 8 - L'imposture, Idées

Ce qui est compliqué est-il toujours plus intelligent ?

Ce qui est compliqué est-il toujours plus intelligent ?

Sur le charabia et les impostures intellectuelles

Tout le monde s’est déjà un jour retrouvé dans cette situation : une personne parle, donne un cours, fait une conférence, et l’on ne comprend rien à ce qu’elle raconte, au point qu’il est difficile de dire si c’est nous qui sommes idiots ou le discours qu’on écoute qui est privé de sens. Or, l’autorité intellectuelle fait presque systématiquement pencher la balance vers la première réponse. Pour peu qu’une certaine légitimité soit reconnue à celui qui s’exprime, c’est ceux qui ne le comprennent pas qui sont des idiots. C’est ainsi qu’ont pu naître et prospérer les plus belles impostures intellectuelles, sous l’illusion protectrice de l’expertise (untel est reconnu comme expert en son domaine, donc il sait sûrement ce qu’il dit). Mais s’il n’existe pas de critère autre que la réputation d’expertise permettant de distinguer les discours sensés des élucubrations insensées, c’est le règne de l’autorité sur la vérité et de la mystification sur la raison.

L’affaire Sokal

C’est dans ce contexte qu’a germé l’idée maléfique, dans l’esprit du physicien Alan Sokal, agacé par le charabia des philosophes postmodernes (français, en particulier, mais pas uniquement) et leur détournement sans vergogne de formules scientifiques à des fins de mystification (à ses yeux), de révéler le pot aux roses en soumettant pour publication une supercherie, un article dépourvu de sens général (et truffé d’erreurs volontaires), mais doté des atours de ce qu’il considérait comme la fine fleur de la pensée postmoderne. Et l’article, habilement nommé « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique » [1] fut accepté par la revue Social Text, publication de la Duke University qui, faut-il noter, fonctionnait alors sans comité scientifique de lecture.

Alan Sokal

Aux yeux de l’auteur du canular, cette publication révélait l’incapacité de la part de chercheurs en sciences humaines de distinguer le sens du non-sens dans leur domaine d’expertise. Il se peut toutefois qu’il ne se soit agi que d’un accident, lié à l’imprudence et l’incompétence de la revue incriminée (même si ce serait une manière un peu rapide de clore le débat). Dans ses explications subséquentes [2], dès lors, Sokal (désormais accompagné du physicien belge Jean Bricmont, interviewé dans ce numéro) insiste sur le détournement abusif par bon nombre de philosophes, sociologues et psychanalystes contemporains de formules empruntées aux sciences de la nature à des fins d’analogie, mais sans aucune maîtrise, semble-t-il, des concepts utilisés [3].

Les auteurs incriminés – Debray, Deleuze, Lacan, Latour, notamment – et leurs « défenseurs » réagirent généralement à la polémique en pointant du doigt les intérêts cachés derrière la démarche de Sokal, en particulier la compétition universitaire pour les financements publics et le dénigrement des sciences humaines par les sciences de la nature, prétendument « exactes » [4]. La revue incriminée reprocha à Sokal son abus de la confiance basée sur sa position d’autorité scientifique. Et dans les médias, l’affaire prit une tournure démesurée de guerre intellectuelle entre écoles de pensée. On y trouva peu de place pour une véritable réflexion sur les enjeux de la question. Sans doute faut-il pour cela prendre quelque peu distance avec l’affaire Sokal (qu’on ne pouvait toutefois pas manquer de rappeler) et ses protagonistes.

Penser le charabia

Parmi la multitude d’écrits qui touchent de près ou de loin à ces questions, on trouve matière à penser plus sereinement chez les anglo-saxons, qui pour désigner le charabia intellectuel et les énoncés dépourvus de sens utilisent avec poésie le terme « bullshit ». On doit à Harry Frankfurt d’avoir pris au sérieux ce phénomène dans son bien nommé On Bullshit, traduit en français par De l’art de dire des conneries (10/18, 2006). Il y établit une distinction importante entre le mensonge et le charabia, le premier étant délibéré et le second plus involontaire, simplement causé par un désintérêt pour la vérité.

On the Currency of Egalitarian Justice, and Other Essays in Political ...

G. A. Cohen (1941-2009)

Le philosophe canadien Gerald Cohen a ensuite remis le bullshit sur le métier (confessant qu’il le faisait autant par intérêt intellectuel que par plaisir de pouvoir jurer à l’université). Dans son article « Deeper into bullshit », il explique que la lutte contre le bullshit a rythmé sa carrière académique dès lors que son intérêt pour le marxisme l’obligea (par respect de l’autorité intellectuelle des auteurs concernés), dans sa jeunesse, à se farcir les écrits des auteurs marxistes français (autour d’Althusser). À cause de deux mécanismes pervers, il ne pouvait se résoudre à les considérer comme dépourvus de sens. D’abord, parce que les auteurs étaient internationalement reconnus (tandis que lui n’avait pas encore grande confiance en son jugement). Ensuite, parce qu’après s’être acharné sur un texte pour essayer de le comprendre, il avait du mal à assumer l’idée qu’il ait pu totalement perdre son temps. Admettant finalement ses erreurs de jeunesse, Cohen fonda le mouvement du marxisme analytique, également baptisé par ses membres le « Non-Bullshit Marxism Group », qui s’efforça de reformuler dans le langage le plus clair et précis possible les différentes thèses de Marx et de les évaluer ensuite d’un point de vue normatif (ce qui les fit d’ailleurs presque tous abandonner le marxisme « orthodoxe »).

Il continua également de s’intéresser au bullshit, le définissant pour sa part comme de la « non-clarté non clarifiable » (unclarifiable unclarity), c’est-à-dire des énoncés non seulement obscurs, impossibles à comprendre du premier coup, mais impossibles à exprimer dans un langage clair et compréhensible [5]. Cette réalité existe-elle dans le monde universitaire, comme le prétend Cohen ? Tout énoncé n’a-t-il pas toujours au moins du sens pour celui qui l’exprime ?

Qui est en faute quand on ne se comprend pas ?

La grosse difficulté, quand on traite de cette question, c’est qu’on est toujours naïf ou immodeste, aucune des deux situations n’étant enviable. Le lecteur qui, par modestie, fait l’hypothèse qu’un texte doit avoir du sens, même s’il lui échappe, est sans doute naïf. Mais celui qui ose affirmer qu’une chose n’a aucun sens sous le seul prétexte qu’il ne la comprend pas manque sans doute de modestie. Alors, qui est en faute, celui qui ne comprend pas ou celui qui ne sait pas s’exprimer clairement ?

Sans naïveté, mais avec une certaine retenue, Cohen, au contraire de Sokal et Bricmont, renonce à s’attaquer à des personnes ou des œuvres en particulier, mentionnant simplement que des passages de textes d’Althusser, Balibar, Derrida et Lacan notamment, lui paraissent non clarifiables, et précisant que c’est au bullshit qu’il s’attaque, non aux bullshiters. Il cherche plutôt à mettre en garde contre le charabia en promouvant un style de pensée analytique, dans lequel tous les termes utilisés sont définis s’ils risquent d’être interprétés de diverses manières, et le langage ordinaire préféré autant que faire se peut aux créations linguistiques.

Ce faisant, il est fidèle à une longue tradition anglo-saxonne de faire de la philosophie, qu’on oppose régulièrement à la manière continentale de philosopher. Martha Nussbaum, notamment, à laquelle on ne reprochera pas de ne pas s’intéresser aux discours plus littéraires, observe que certains protagonistes de la philosophie continentale « ont une tendance malheureuse à considérer le philosophe comme une star qui fascine, fréquemment par l’obscurité, plutôt que comme un discutant parmi ses égaux » [6].

Une spécialité française ?

Et il semble plus particulièrement – et sur ce point Cohen est d’accord avec Sokal et Bricmont – que le charabia soit une réalité typiquement (mais pas uniquement) française [7]. La France, en effet, est un pays où les philosophes sont encore des célébrités (du moins ils l’étaient encore il y a peu) et où la complexité semble davantage valorisée intellectuellement que la simplicité. Après tout, explique Nussbaum, quand des idées sont expliquées clairement, elles peuvent être facilement détachées de leurs auteurs (volées ?), tandis que quand elles sont obscures et mystérieuses, les lecteurs restent dépendants de l’autorité de l’auteur ; ils ne risquent pas de se les approprier [8].

Et en effet, plusieurs années après l’affaire Sokal, bon nombre de grands penseurs français demeurent la cible de critiques continues. Récemment encore, le célèbre linguiste étatsunien Noam Chomsky s’en prenait à Derrida et Lacan, les accusant d’obscurcir délibérément leurs textes pour éblouir leurs lecteurs [9]. Une réalité que reconnaissent même certains éminents penseurs français, qui ont parfois eux-mêmes péché par confusion délibérée. Ainsi, le philosophe américain John Searle raconte qu’il s’était une fois étonné devant son ami Michel Foucault de le trouver parfois si inutilement complexe dans ses écrits en français alors qu’il se montrait, à d’autres occasions, capable de grande clarté d’exposition. Et Foucault lui aurait alors expliqué qu’en France, si l’on ne met 10% de propos incompréhensibles dans ses écrits, on n’est pas pris au sérieux ; on pense que vos idées ne sont pas profondes. Étonné par cet aveu, Searle aurait alors posé la même question au sociologue Pierre Bourdieu, qui aurait répondu : « c’est pire ; c’est 20% qu’il faut » [10].

Cohen évoque plusieurs facteurs qui peuvent aider à comprendre cette spécificité française : un goût particulièrement prononcé pour le style ; l’exposition précoce des jeunes français, à l’école, à des théories philosophiques complexes, ce qui les rendrait plus tolérants à la non-clarté ; également la présence importante de philosophie dans la littérature française, ce qui tend à relativiser la distinction entre les deux genres [11]. Certains ajoutent que cela tient au fonctionnement de l’université et au statut des professeurs, dont on doit boire les idées, tandis que les anglo-saxons incitent davantage les étudiants à la confrontation et à la critique. Sans compter que l’organisation centralisée de l’université française oblige pratiquement tout le monde à passer par le même « moule » [12]. Il y a certainement là des problèmes qui justifieraient une sérieuse remise en question de la part de l’université française. Cependant, on aurait tort d’opposer de manière manichéenne les « bons anglophones » aux « mauvais francophones » (tentation à laquelle ont parfois péché les « accusateurs », Sokal, Bouveresse, mais également les « défenseurs » de la pensée française, tel Pascal Engel [13]).

Le style analytique est-il supérieur ?

C’est bien la question qui se pose, à ce stade de la réflexion. Mais il faut sans doute apporter bien plus de nuance à la réponse que n’en a apportée le débat sur l’affaire Sokal. En effet, pour juger un style de pensée supérieur à un autre, il faut un critère commun d’évaluation. Supérieur de quel point de vue ? Telle est la question qu’occultent les scientistes lorsqu’ils méprisent des écritures plus poétiques, plus subjectives, plus métaphoriques. Car quand des physiciens, par exemple, disent des sciences humaines qu’elles manquent de scientificité, ils veulent sans doute dire qu’elles manquent des attributs qui font la scientificité des sciences exactes, ce qui revient à appliquer à un type de sciences un critère de scientificité qui ne leur appartient pas forcément (car il est celui des sciences de la nature).

Il paraît plus correct de dire qu’à différentes disciplines intellectuelles correspondent différents critères de validité. Pour les sciences de la nature, il s’agirait de l’adéquation des théories avec la réalité (ou avec la manière dont elle se présente à nous). Pour certaines sciences sociales, d’adéquation avec un état temporaire de la réalité (puisque la réalité sociale évolue plus rapidement que la réalité naturelle et évolue même parfois en fonction des théories [14]). Pour d’autres (sciences morales), d’entente potentielle dans une situation idéale de discussion [15]. Et pour les études littéraires, ainsi qu’un certain type de philosophie, la validité importerait parfois moins que le caractère suggestif, évocateur d’une théorie, le fait qu’elle donne à penser. Un certain relativisme dans ce genre de disciplines qui mettent la subjectivité et l’interprétation à l’avant-plan serait donc beaucoup moins dangereux ou absurde qu’un relativisme dans le domaine moral ou scientifique. De telles distinctions évitent de tout mélanger et de faire certains reproches qui n’ont pas lieu d’être (d’autres, par contre, demeurent justifiés).

En outre, ce qu’une pensée gagne en clarté, elle le perd parfois en créativité. Or, la créativité est fondamentale dans le domaine de ce qu’on appelle la pensée herméneutique (interprétation d’œuvres d’art, compréhension spirituelle de soi et du monde), qui est profondément subjective. Voilà pourquoi il serait dogmatique et regrettable d’imposer le style analytique à toute forme de pensée.

Cependant, cette relativisation de la supériorité de la méthode analytique sur ses rivales ne condamne pas à la grande équivalence relativiste. On pourrait en effet affirmer que certaines méthodes sont supérieures à d’autres en fonction de l’objectif poursuivi par la discipline. Ainsi, la méthode scientifique moderne est-elle indéniablement supérieure aux discours subjectivistes pour ce qui concerne la description de la nature (les découvertes « récentes » du rôle prépondérant de la subjectivité dans l’observation des faits ne font que nuancer l’adéquation des théories aux faits et engagent plus à la prudence qu’au relativisme subjectiviste). De même, le style analytique semble supérieur à ses concurrents dans les domaines où l’entente potentielle est le critère de validité, telle la pensée politique. S’entendre sur les normes qui doivent régir le vivre-ensemble est un objectif qui recommande, de fait, la plus grande clarté d’expression, puisque les théories avancées doivent pouvoir être soumises au (et comprises par le) plus grand nombre.

Pour résumer et conclure, il apparaît souhaitable, dans les domaines où priment soit l’objectivité soit l’intersubjectivité (l’entente mutuelle) de s’exprimer dans le style le plus clair possible. Mais là où règne la subjectivité (dans le domaine « herméneutique », disons), on doit sans doute tolérer beaucoup plus de créativité linguistique, de poésie, d’allusions, de métaphores, etc., obstacles à l’intercompréhension, mais vecteurs de créativité et de pluralité d’interprétations [16]. Ces dernières disciplines doivent toutefois prendre conscience de ce que l’imposture les guette plus que d’autres. Quant aux lecteurs et auditeurs de charabia, ils doivent impérativement se décomplexer ; ce qui est compliqué n’est pas forcément profond, quelle que soit la personne qui s’exprime.

Pierre-Étienne Vandamme

[1] Alan Sokal, « Transgressing the Boundaries: Towards a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity », Social Text, 46/47, 1996, p. 217-252.

[2] Jean Bricmont et Alan Sokal, Impostures intellectuelles, Jacob, 1997.

[3] Comparer Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analogie. De l’abus des belles-lettres dans la pensée, Raisons d’agir, 1999 et Pascal Engel, « L’affaire Sokal concerne-t-elle vraiment les philosophes français ? », Philosopher en français, Jean-François Mattéi (dir.),  PUF, 2001, p. 557-576, www.rationalites-contemporaines.paris4.sorbonne.fr/…/j_en_fais_mon_affaire.pdf.

[4] Pour un aperçu global des réactions à l’affaire dans la presse francophone, voir http://peccatte.karefil.com/SBPresse/SokalBricmontPresse.html

[5] Cohen propose le test suivant, pour vérifier si un énoncé est clair : si quand vous ôtez ou ajoutez un signe de négation à la phrase, sa plausibilité ne change pas, c’est qu’elle n’est à l’évidence pas claire. Gerald A. Cohen, « Deeper Into Bullshit », Contours of Agency: Essays of Themes from Harry Frankfurt, Sarah Buss et Lee Overton (dir.), MIT Press, 2002, p. 333, http://fr.scribd.com/doc/147805187/Cohen-G-a-Deeper-Into-Bullshit.

[6] Martha Nussbaum, « The Professor of Parody », The New Republic, 1999, http://www.akad.se/Nussbaum.pdf, citée par Mike Springer, « John Searle on Foucault and the Obscurantism in French Philosophy », Open Culture, 2013, http://www.openculture.com/2013/07/jean_searle_on_foucault_and_the_obscurantism_in_french_philosophy.html.

[7] Gerald A. Cohen, « Why One Kind of Bullshit Flourishes in France », Finding Oneself in the Other, Princeton University Press, 2012.

[8] Martha Nussbaum, loc. cit.

[9] Noam Chomsky, interview citée par Mike Springer, loc. cit.

[10] John Searle, http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=yvwhEIhv3N0

[11] Gerald A. Cohen, « Why a Certain Kind of Bullshit Flourishes in France », loc. cit.

[12] Cécile Fabre, citée dans ibid.

[13] Cf. Pascal Engel, « L’affaire Sokal concerne-t-elle vraiment les philosophes français ? », loc. cit.

[14] Cf. Christian Arnsperger, Full-Spectrum Economics. Toward an inclusive and emancipatory social science, Routledge, 2010.

[15] Jürgen Habermas, Vérité et justification, Gallimard, 2001.

[16] Ce qui fait que Cohen, qui reconnaît cette réalité, restreint le bullshit à ce qui est à la fois non clarifiable et ne possède pas cette force poétique de suggestion. « Deeper Into Bullshit », loc. cit., p. 334.

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