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9 - Varia, 9 - Varia, Littérature

À propos d’André Balthazar

C’est l’histoire d’un génie méconnu. Décédé en août 2014, il laissera derrière lui un trésor littéraire, à la fois en tant qu’écrivain et éditeur. Souvent présenté comme un proche d’Achille Chavée, le célèbre « poète surréaliste », et de Pol Bury, « l’artiste éclectique », Balthazar est toujours demeuré en retrait. Un retrait qui caractérisait son écriture fine et sa personnalité perspicace (et inversement). Co-créateur avec Bury de la mythique maison d’édition Le Daily-Bul, qu’il porta durant une cinquantaine d’années, il aura publié des centaines de livres – congrus et incongrus –, tous portés par une même « pensée Bul » indéfinissable, sciemment non théorisée et volontairement absurde. Une douce folie, ironique, non-académique : avant-garde fuyante, au second degré.

Mais au-delà de l’incroyable catalogue de sa maison d’édition, derrière laquelle il aura aimé s’abriter – comme pour ne pas avoir à parler de lui-même –, reste une œuvre singulière, bouleversante de sincérité. Banale injustice d’un écrivain-éditeur qu’on aura oublié de lire ; peut-être. Mais aussi, sans doute, injustice attendue d’un génie discret, tout conscient qu’il était d’être entouré de personnalités rayonnantes qui finiraient par lui faire de l’ombre. Une ombre qu’il aura appris à aimer, lové dans l’anonymat confortable d’un auteur qui parle des autres sans devoir justifier sa propre écriture.

Depuis son premier recueil La personne du singulier (illustré par Alechinsky) publié en 1963, il n’aura de cesse d’écrire une poésie exploratoire, tantôt charnelle, tantôt objective, aux accents faussement dérisoires – un Ponge qui ne se prendrait pas au sérieux, en quelque sorte –, creusant même parfois la veine d’une poésie éthérée et mélancolique, où l’on voyait alors poindre la gravité d’un homme profondément sincère:

J’écoute le poids du temps et tâte ses grains de sable, caresse ses soupirs, aspire ses silences, pourlèche ses désirs. Je patiente et fermente au soleil de ma cave. J’ai peur de m’arrêter. […] Je vole entre deux âges. Je précède ma vie. Je peux, d’un coup de gomme, effacer mes empreintes. Je suis un arbre amer dont les racines fleurissent. J’ai la tête à l’envers. Mes boutonnières frémissent.

(André Balthazar, La concordance des temps, Labor, 1984).

Jonathan Galoppin

Quelques mots d’André Balthazar

 

Le Daily-Bul

« Nous n’avions pas de statuts. Ni d’emblème. Enfin, si : l’escargot. Et encore. Replié sur lui-même. Pour donner l’image de la vitesse. C’était l’absurde. Mais cela va plus loin que la simple affirmation absurde. Il y a quand même chez l’escargot une certaine sagesse. Il prend son temps. Non seulement à digérer son herbe. Mais aussi à la réutiliser. L’escargot voyage avec sa petite maison. Sur celle-ci, il y a une spirale. La gidouille, chère à Ubu. […]

Par ailleurs, le symbole de la spirale est un signe éminemment poétique. Un signe qui n’a ni commencement ni fin. Il s’agit aussi de volumes, de formes, que Bury utilisera dans ses sculptures. Et la boule, la sphère, c’est le Daily-Bûl [ndlr : graphie originale, prononcée « boule »]. On peut y voir une allusion au chapeau boule de Magritte aussi. Cela n’a jamais eu la prétention d’être un mouvement. »

La pensée Bul

Marcel Havrenne disait : « indéfinissable a priori ». Ce qui laissait évidemment la possibilité de définir ce qui est Bul a posteriori. C’était une formule pratique. Ça permettait de considérer comme « bul » ce que l’on avait décidé qu’il le soit. C’était aussi simple que ça. C’était aussi une forme de « fausse superbe ». Cela permettait de brouiller les pistes. Bousculer, supprimer les clivages, briser l’uniformité. […] Il y a une phrase de Boileau : « L’ennui naquit un jour de l’uniformité ». Avec Boileau, on en revient à la phrase de Chavée : « Chasse le naturel, il revient à vélo ».

Personne n’est totalement Bul. Ce qui a créé l’esprit du Daily-Bul, c’est la revue. Et dans la revue, l’un des thèmes qui nous était cher, c’était le ridicule. « Quoi que vous fassiez, vous êtes ridicule ». Il y avait toujours un côté ironique, et en même temps faussement bon enfant. Un numéro du Daily-Bul s’appelait « Autotombe », où on demandait aux correspondants leur « habitat futur ». Ce qui leur donnait un vaste choix, et le danger de tomber dans la fosse commune ou de s’élever en haut des pyramides. Il y avait une mise en question, un peu en déséquilibre, des correspondants. […] Par ailleurs, une collection comme les Poquettes volantes brouillait les pistes. Par les rencontres fortuites elles-mêmes : dans une même collection, avoir à la fois Scutenaire, Ronald Searle et Folon, Alechinsky et Cortazar, demander à des peintres d’écrire et à des écrivains de dessiner, c’était aussi une façon de brouiller les pistes.

Le contexte louviérois

C’est un peu abusivement que l’ont dit que La Louvière est une capitale du surréalisme. Il s’est passé un évènement important, en 1934 : c’est la formation du groupe Rupture, qui avait une préoccupation politique et philosophique, avec Achille Chavée, André Lorent,… Et c’est en 1934, que le groupe Rupture a organisé une exposition internationale à La Louvière, dans un bâtiment délabré. Exposition retentissante, surtout à l’extérieur. À La Louvière, cela a surtout provoqué des éclats de rire et des ricanements. Notamment le tableau de Magritte, le célèbre Ceci n’est pas une pipe.

En fait, on ne peut pas dire que La Louvière soit une « ville surréaliste », comme on l’entend dire souvent. Mais il y avait un climat particulier, oui. Ce qui explique peut-être que ce mouvement soit né dans cette région industrielle, revendicatrice, marquée par les grandes grèves de 1930 et d’autres évènements, comme le « Fusil brisé » [ndlr : manifestation pacifiste menée à La Louvière en 1921 et ayant entraîné la démission du gouvernement belge], ou encore l’inauguration des Ascenseurs par Léopold II. Donc une tradition peu académique… et un esprit frondeur. »

Extraits d’une interview inédite d’André Balthazar (propos recueillis par Stéphane Meunier, choisis et retranscrits par Jonathan Galoppin).

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