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9 - Dans la peau de l'autre, 9 - Dossier, 9 - Dossier, Idées

Sommes-nous une espèce programmée pour la compétition ? Évolution et empathie

L’important, mesdames et messieurs, c’est que la « cupidité », faute de meilleur terme, est bonne. La cupidité est vertueuse. La cupidité clarifie, avance en force et capte l’essence de l’esprit de l’évolution [1].

Cet extrait du « discours sur la cupidité » prononcé par Gordon Gekko, trader impitoyable incarné par Michael Douglas dans Wall Street d’Oliver Stone, est représentatif d’une imposture intellectuelle devenue classique dans le chef de certains théoriciens et acteurs décomplexés de la pensée néolibérale. Celle-ci consiste à invoquer une prétendue « Loi de la nature » ou un « esprit de l’évolution » comme justification ultime et incontestable de l’exercice de la force, à travers la défense du droit à la propriété illimitée, de la libre concurrence ou de la dérégulation financière.

Dans le sillage d’Herbert Spencer, théoricien du « darwinisme social » à la fin du XIXe siècle, bon nombre des farouches partisans du capitalisme débridé qui sévissent dans les écoles de commerce défendent encore l’idée que la société optimale doit être envisagée comme un lieu où s’exercent la cupidité et la concurrence généralisée. Les individus ou les entreprises les plus faibles doivent être éliminés pour que puissent prospérer les plus aptes dans un système qui consacre la férocité. En écrasant son prochain, l’homme, en tant que digne représentant de son espèce, ne ferait que mettre rigoureusement en œuvre la loi naturelle à laquelle il serait nécessairement soumis. En effet, comment pourrions-nous résister à la puissance d’un mouvement qui transcende l’homme lui-même, un mouvement « surhumain » ? Écraser son prochain reviendrait à actualiser une conviction quasi religieuse en la loi implacable et absolue du principe de sélection naturelle.

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Dans ce contexte, tout type de protection ou d’assistance aux plus fragilisés est considéré comme une entrave à ce sacro-saint principe qui garantirait l’accomplissement des meilleurs et donc de l’espèce humaine dans sa globalité. Délestée de ses représentants les plus faibles, la société poursuivrait son inévitable route vers le progrès. Voilà comme on en arrive, à travers la manipulation fallacieuse d’études scientifiques, à la défense de la poursuite sans limites des intérêts particuliers des plus puissants au nom d’une certaine conception de l’intérêt général. Les milliardaires, entre autres, ne seraient que les légitimes vainqueurs d’une compétition perçue comme le principe organisateur unique de toute forme de vie depuis l’apparition de celle-ci sur terre. Perçu comme le signe de sa dégénérescence, le souci désintéressé de l’autre « dénaturerait » donc notre espèce.

Contrairement à ce que proclament ces personnes qui tendent à modeler la société sur leur projection idéologisée de la nature, un grand nombre d’études réalisées en sociobiologie au cours des dernières décennies montrent que l’empathie, la coopération ou la sensibilité à l’injustice s’observent à de multiples niveaux dans le monde animal et qu’elles ne constituent en rien des exceptions spécifiquement humaines. D’ailleurs, même si c’était le cas, encore faudrait-il démontrer que l’exception ou l’anormalité ne font pas partie intégrante de la nature pour pouvoir affirmer que cette disposition est « contre-nature ».

Il ne s’agit pas de nier qu’il existe, tant chez l’homme que chez les autres animaux, des rapports de hiérarchie, de violence, de luttes territoriales ou de compétitions. La lutte pour la survie et le principe de sélection naturelle de Darwin ont constitué une découverte fondamentale dans l’histoire des sciences. Toutefois, ramener la complexité des rapports sociaux entre animaux à cette seule dimension constitue une manœuvre extrêmement réductrice – les recherches réalisées dans le domaine en attestent. L’auteur de L’origine des espèces [2] se gardait bien lui-même de tirer de telles conclusions.

Les travaux sur l’évolution de Darwin nous enseignent également que tous les êtres vivants, humains inclus, sont issus d’un processus évolutif unique, idée aujourd’hui largement partagée et défendue par la communauté scientifique. En d’autres termes, si des variations ou des nuances de comportement s’observent entre différentes espèces, on doit admettre également qu’il n’y a pas de hiatus radical entre des attitudes altruistes humaines et différents modes de coopération visibles dans le reste du monde vivant. Fidèle à cette approche évolutionniste, Frans de Waal dans L’Âge de l’empathie postule l’existence d’une continuité entre les espèces et d’une même base biologique sur laquelle reposent des rapports d’empathie ou de coopération particulièrement perceptibles chez les mammifères à gros cerveaux tels que les bonobos, les chimpanzés, les éléphants, les dauphins et les humains entre autres.

L’empathie est une part de notre héritage aussi ancienne que la lignée des mammifères. Elle mobilise des régions de notre cerveau vieilles de plus cent millions d’années. Cette capacité est apparue il y a longtemps, avec le mimétisme moteur et la contagion émotionnelle, puis l’évolution a ajouté une couche après l’autre, jusqu’à ce que nos ancêtres non seulement ressentent ce qu’éprouvaient les autres mais comprennent leurs désirs et besoins éventuels. Cette capacité dans sa totalité ressemble à une poupée russe [3].

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La moralité, la sensibilité à la détresse d’autrui ou les degrés divers d’empathie ou de socialité correspondraient à une même structure feuilletée qui se réalise et se décline de multiples façons. Selon le scientifique, cette propension à l’entraide, à l’attachement, aux contacts corporels a d’ailleurs une valeur de survie chez les mammifères. Des éléphants mènent des actions coordonnées pour venir en aide à un jeune éléphanteau. Des buffles ou des chevaux sauvages constituent des cercles autour de leurs petits pour les protéger des attaques de prédateurs. Deux dauphins soutiennent avec leur tête les nageoires pectorales d’un troisième blessé pour permettre à celui-ci d’amener son évent à la surface de l’eau. Les gestes de partage, d’aide et de tendresse sont également déterminants pour la cohésion de groupe chez les chimpanzés. À travers la compilation de nombreuses études réalisées, le sociobiologiste montre aussi à quel point certains primates, entre autres, sont particulièrement sensibles à la détresse de leurs congénères. Il relate notamment une expérience menée aux États-Unis dans les années soixante sur des macaques.

Des singes rhésus refusaient de tirer une chaîne qui libérait de la nourriture si elle envoyait une décharge électrique à leur compagnon. […] Un singe cessa de réagir pendant cinq jours, et un autre pendant douze jours, après qu’ils eurent été témoins de l’effet de leur comportement sur un compagnon. Ces singes se laissaient volontairement affamer pour éviter d’infliger une souffrance à un autre [4].

Cette expérience atteste à la fois du manque de considération de ces chercheurs pour la souffrance animale et du haut degré d’altruisme de ces animaux. Frans de Waal parle à ce propos de contagion émotionnelle. La souffrance d’un compagnon résonne comme un sentiment de détresse qui affecte l’individu et débouche à son tour sur une action secourable. Dans ce cas-ci, cette attention a même une valeur de sacrifice, étant donné les privations que ces singes sont prêts à endurer pour alléger la douleur d’un de leurs semblables. Mais des expériences ont débouché sur les mêmes résultats avec des singes non apparentés, soit des individus n’appartenant pas au même clan. Par ailleurs, on ne compte plus le nombre de témoignages attestant d’actes solidaires entre espèces différentes. De nombreux récits font état de plongeurs en perdition sauvés par des baleines ou des dauphins. Frans de Waal évoque également des gestes authentiquement altruistes de bonobos envers des oiseaux.

Parmi les nombreux exemples de compassion que je connaisse chez les bonobos, le plus remarquable concerne une réaction à un oiseau. […] Kuni, donc, avait trouvé un oiseau qui s’était assommé contre la paroi en verre de l’enclos de son zoo. Elle l’avait emporté au sommet d’un arbre pour le libérer. Là, elle avait déployé ses ailes comme s’il s’agissait d’un avion miniature et l’avait lancé en l’air [5].

Avec le sociobiologiste, nous pouvons parler d’aide ciblée, soit d’une assistance menée selon les besoins particuliers d’un autre. Ce geste avisé traduit une grande capacité à prendre de la hauteur, à évaluer avec justesse une situation pour se mettre à la place d’un organisme différent, tout en maintenant une dissociation mentale entre ce qui est de l’ordre du « moi » et ce qui est propre à l’autre. Cette prise de perspective suppose un sens de l’empathie prononcé dont sont également pourvus d’autres espèces de grands singes, nos plus proches parents, ainsi que les dauphins et les éléphants.

N’en déplaise à certains acharnés de la défense du capital, cette présupposée « Loi de la nature » qui légitimerait la tyrannie des plus puissants n’a donc aucune valeur scientifique. Comme l’homme, la nature présente un visage multiple dont aucune facette, sociale ou compétitrice entre autres, ne pourrait épuiser la complexité. Par ailleurs, postuler que l’empathie est à bannir, sous prétexte qu’elle serait contraire au sens imprimé par l’évolution, relève d’une confusion entre les ordres factuel et normatif. Ce n’est pas parce qu’une tendance existe dans la nature qu’elle est désirable. Autrement dit, les observations faites, quelles qu’elles soient, ne pourraient revêtir de caractère prescriptif pour nos sociétés. Il nous est ainsi possible de développer librement l’une ou plusieurs conceptions de la justice sur une autre base : celle des valeurs que nous voulons promouvoir.

Valéry Witsel

Notes :

[1] Stone Oliver, Wall Street, 1987.

[2] Darwin Charles, L’origine des espèces, Flammarion, 2009.

[3] de Waal Frans, L’Âge de l’empathie, Babel, 2010, p. 303.

[4] Ibid., p. 117.

[5] Ibid., p. 139.

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