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9 - Dans la peau de l'autre, 9 - Dossier, 9 - Dossier, Idées

L’amour, pas la guerre : sur la chimie du bien et du mal

L’amour, pas la guerre

Sur la chimie du bien et du mal

 

Cet article fascinant de la philosophe espagnole Paula Casal (ICREA) a été écrit dans le contexte d’un livre d’hommage à l’œuvre de son collègue belge Philippe Van Parijs[1]. Il nous offre l’occasion d’un retour sur le thème des origines biologiques et des enjeux éthiques de l’empathie, thème qui était au cœur du numéro 9 de Projections, « Dans la peau de l’autre ».

Beaucoup de gens imaginent l’aube de l’humanité comme Kubrick. Les premières minutes de 2001 – sorti en Europe en mai 68 – montrent un groupe d’hominidés découvrant un point d’eau. Peu de temps après, arrive un autre groupe qui chasse le premier de son petit paradis. Un des singes vaincus trouve un fémur et, revenant tel un ange vengeur, fracasse le crâne du chef adverse et jette victorieusement le fémur dans les airs. En quelques secondes représentant des millions d’années, l’os, qui tourne, se transforme en un vaisseau spatial en rotation.

Je n’ai jamais cru le dicton « la guerre est le père de toute chose » mais je n’avais pas non plus d’image alternative à celle de Kubrick. Un engagement de treize ans avec le Great Ape Project[2] m’a cependant amenée à porter un regard très différent sur cet Adam plein de testostérone fracassant un crâne. Cela m’a donné le temps de réfléchir au rôle que les mères inondées d’ocytocine pourraient avoir joué dans l’évolution du langage, de la moralité, de la cueillette, des techniques de transformation et de la civilisation de manière plus générale. Cet article explique la pertinence des hormones et de l’évolution pour diverses questions d’ordre éthique. Je demande au lecteur de m’excuser pour la sur-simplification qu’exigent les restrictions d’espace. J’espère également n’offenser personne et souhaite seulement partager certaines découvertes qui paraissent importantes, pour en apprendre davantage sur leur plausibilité et leurs implications.

Investissement maternel : le schéma

Je ne me serais jamais attendue à concevoir une hypothèse biologique. Cependant, en m’intéressant aux personnes selon la définition lockéenne (créatures intelligentes, conscientes d’elles-mêmes, qui peuvent se concevoir à différents moments et lieux) (Locke, 1995, p. 246-256), j’ai repéré un schéma qui semble ne pas avoir encore frappé les biologistes que j’ai consultés ou lus, parmi lesquels Frans de Waal et Robin Dunbar (Casal, 2010 ; 2011). Mon hypothèse est que, au moins pour ce qui concerne les mammifères, certaines propriétés pertinentes d’un point de vue moral, telles que la conscience de soi ou la capacité à adopter la perspective des autres et de répondre à leurs besoins, sont corrélées avec le degré d’investissement maternel – qui ne se situe au-delà du seuil pertinent pour l’émergence de ces propriétés que chez les espèces ayant une espérance de vie très longue. Par exemple, le test de Gallup sur la reconnaissance de soi dans un miroir a été réussi par des éléphants, des orques (qui peuvent vivre jusqu’à 80 et 90 ans) (Brault & Caswell, 1993), des grands dauphins et des hominidés (qui peuvent vivre jusqu’à 45-60 ans)[3]. Les gestations de ces espèces sont 1) presque toujours mono-fœtales, 2) extrêmement longues (22 mois pour les éléphants, 18 pour les orques, 12 pour les grands dauphins, 8-9 pour les hominidés)[4] et 3) très peu fréquentes (l’intervalle moyen entre les naissances est de 8 ans pour les orangs-outans, 5 pour les orques, chimpanzés et bonobos, et 4 pour les humains, gorilles et éléphants (Galdikas & Wood, 1990). L’investissement maternel se poursuit pendant les années de lactation (7 ans pour les orangs-outans, 5-6 chez les autres singes, 2 à 4 pour les éléphants et cétacés), qui sont suivies par de nombreuses années de soin, de protection, d’éducation et de transmission culturelle, jusqu’à l’adolescence.

L’utilité durable des femelles est à l’origine du phénomène unique de la ménopause : seuls les humains, les orques et les éléphants vivent encore longtemps après la fin de leur fertilité. Tandis que la plupart des espèces ont une progéniture très importante et se soucient proportionnellement moins de chaque petit, les personnes mammifères[5] occupent l’autre bout du spectre. Elles possèdent toutes une mémoire émotionnelle à long-terme ainsi que des capacités imitatives, linguistiques, mathématiques et de résolution de problèmes extrêmement rares ; elles prennent toutes en charge des dépouilles pendant des jours et des semaines – les éléphants et gorilles les enterrant également – et seuls les éléphants, les hominidés et certains cétacés (orques, grands dauphins, bélougas, dauphins de Risso, cachalots, baleines à bosse et rorquals communs) sont connus pour avoir comme nous des neurones en fuseau[6].

 

Investissement maternel : les liens

Quelle est la relation entre tous ces faits remarquables ? Les biologistes n’ont pas de nom collectif, qui pourrait nous donner un indice, pour désigner l’ensemble des personnes mammifères. Ce que je suggère, c’est qu’un énorme investissement maternel est essentiel pour la compréhension de ces espèces et de la civilisation elle-même. Cette dernière exige en effet de grandes quantités d’ocytocine, causant l’amour maternel, l’empathie, l’altruisme et la patience requise pour la transmission culturelle.

Primate family at sacred monkey forest Ubud Bali Indonesia.La force moindre des femelles et leurs besoins nutritionnels plus importants résultant de la gestation prolongée, de la lactation et de la dépendance nutritionnelle de l’enfant, leur imposent un besoin accru de recourir à l’innovation technique. Or, si l’on prend les exemples les plus photographiés d’usages d’outils, nous constatons que ce sont majoritairement les femelles chimpanzés qui pratiquent les arts de la pêche aux termites ou du balayage ; les femelles gorilles qui mesurent la profondeur des rivières avec des bâtons, et les femelles dauphins qui manipulent des bulles d’air ou utilisent des éponges pour protéger leurs nez quand elles s’alimentent. Les femelles chimpanzés ne tueraient jamais un singe, même quand elles ont faim – tandis que les mâles en terrorisent et en tuent juste pour s’amuser – et ont ainsi dû développer diverses techniques améliorant la nutrition, techniques essentielles à leur succès reproductif. Car si le succès reproductif des mâles dépend de l’accès aux femelles, le succès des femelles dépend de l’accès à la nourriture. En conséquence, tandis que les mâles sont plus susceptibles d’être obsédés par le sexe et le pouvoir, les femelles se concentrent sur leur progéniture et leur nutrition (Emlen & Oring, 1977). Wrangham (2009) prétend que la préparation de la nourriture par les femelles est la clef de notre évolution à la fois anatomique et culturelle.

Non seulement les femelles inventent de nouvelles façons d’obtenir et de préparer la nourriture, mais elles sont aussi celles qui enseignent ces techniques à leur progéniture. Les femelles chimpanzés développent même des techniques d’enseignement, divisant les tâches en exercices que les jeunes doivent répéter (Boesch, 1991). Le langage est extrêmement utile pour éduquer les jeunes, comme pour les prémunir du fracas de crânes grâce à la formation d’alliances. Il n’est dès lors pas surprenant que les femelles apprennent à parler plus tôt, parlent plus vite, plus, et obtiennent de la conversation davantage de bénéfices politiques et sanitaires (Brizendine, 2006, note p. 62 ; Dunbar, 2010, note p. 73), ou que la communication de la mère vers l’enfant (motherese) soit considérée comme l’origine du langage et de la musique (Falk, 2009). La communication constante entre mère et enfant fournit le réconfort requis pour la santé mentale, la sécurité requise pour la survie immédiate et l’éducation intensive requise pour la survie à long terme ainsi que la transmission culturelle.

Étant donné qu’un tel niveau d’investissement ne vaut la peine que si les individus survivent longtemps après la fin de la période d’éducation, toutes les personnes mammifères ont une espérance de vie longue. Le rôle des neurones en fuseau n’est pas encore bien compris, mais nous savons qu’il existe un lien entre taille et longévité, et qu’on n’a trouvé de neurones en fuseau que dans les grands cerveaux, formant peut-être une sorte de voie rapide. Le dernier trait remarquable de ces espèces – le rituel funéraire – s’intègre également bien dans le tableau. Ayant investi considérablement dans leur progéniture et étant cependant préparées à d’autres sacrifices, les mères ne peuvent pas simplement « aller de l’avant » quand leur enfant meurt. Par conséquent, elles font des tentatives répétées pour les ressusciter et ont besoin de temps pour perdre espoir et lâcher prise. Les autres femelles, qui ont peut-être protégé ou même nourri l’enfant, font preuve d’empathie, et l’ensemble du groupe ralentit pour permettre le transport de la dépouille par la mère endeuillée.

Elephant deuil

L’empathie

Pourquoi ceux qui font de l’éthique devraient-ils s’intéresser à tout cela ? Une des raisons, c’est l’implication de ces faits sur la question du statut moral des personnes mammifères. Une autre, c’est l’implication sur diverses questions liées au genre, comme par exemple l’autonomie en matière de reproduction, la discrimination contre les hommes dans les professions d’aide à l’enfance, ainsi que la distribution des tâches au sein des ménages. Ici, je vais plutôt explorer quelques problèmes moins familiers.

Je commence par faire remarquer qu’expliquer les caractéristiques communes aux personnes mammifères pourrait offrir quelques indices sur l’origine de la moralité même. Au sein des espèces exigeant d’énormes efforts maternels, les mères les plus attentionnées et oublieuses d’elles-mêmes obtiennent un succès reproductif plus grand, les femelles devenant ainsi plus attentionnées et plus oublieuses d’elles-mêmes avec le temps. Pour s’assurer que les mères s’acquittent de toutes les tâches requises avec patience et persévérance, même quand elles sont stressées ou malades, la nature a fait en sorte qu’elles éprouvent un amour immense pour leurs enfants. En raison de son intensité, cet élan d’attention se répand sur tout ce qui ressemble à leur progéniture, de sorte que toutes les créatures dotées de têtes disproportionnées, au pas hésitant et à la vocalisation maladroite leur paraissent adorables. L’élan d’attention s’étend à toute créature qui trébuche en appelant sa mère, et ensuite à tout individu vulnérable et dans le besoin.

La nature active cet élan chez les femelles par le biais de l’ocytocine, qui non seulement déclenche l’accouchement, mais pousse également les mères épuisées par l’effort à répondre avec amour aux appels irritants de leurs nouveau-nés, leur fournissant du lait, l’allaitement produisant davantage encore d’ocytocine, de contractions et de douleur. L’ocytocine augmente la confiance et l’empathie, et facilite l’interprétation du langage corporel pour lire dans les pensées du bébé. Dans ces premiers jours, la survie peut dépendre de l’interprétation correcte de signes très subtils, et en étant responsable de nombreuses heures de contemplation du bébé par la mère, l’ocytocine pourrait bien être la substance chimique la plus intimement liée à la moralité, nous aidant à adopter la perspective des autres et à répondre à leurs besoins.

La femelle bonobo Kuni, par exemple, qui étendit les ailes d’un étourneau abasourdi, le porta au sommet du plus grand arbre et s’occupa de lui tout le jour, jusqu’à ce qu’il vole (de Waal, 2005, p. 2), démontra une capacité à répondre à des besoins qu’elle n’avait jamais eus. Ces actes peuvent parfois avoir un coût important, comme lorsque la femelle chimpanzé Washoe risqua sa vie pour sauver un jeune qu’elle connaissait à peine (Fouts, 1993, p. 29), quand des éléphantes sauvent un jeune rhinocéros se noyant, malgré des charges récurrentes de rhinocéros, et quand des femelles cétacés se lancent dans des protections inter-espèces altruistes contre les requins. L’altruisme inter-espèces est aussi largement féminin dans l’espèce humaine, où les protecteurs des animaux sont principalement des femmes et ceux qui les torturent principalement des hommes. Il en va de même avec l’adoption ou l’accueil d’orphelins, l’alimentation des mères et grand-mères qui sont devenues trop vieilles ou trop malades pour se nourrir elles-mêmes, et autres pratiques telles que conforter ceux qui sont en deuil, ramener au calme ceux qui sont sur le point de se battre et entreprendre une réconciliation entre adversaires après un combat. Parmi les personnes mammifères, celles qui fournissent les soins, valorisent la paix et font les nombreux efforts nécessaires pour y parvenir sont, en proportion écrasante, des femelles. On le voit chez les nouveau-nés, les filles réagissant davantage aux pleurs et autres expressions de douleur peu de temps après la naissance (Brizendine, 2009, p. 41-43). On le constate pendant l’enfance, les femelles chimpanzés berçant des morceaux de bois pour qu’ils s’endorment tandis que les mâles jouent à des jeux violents. On le voit même chez des espèces entières : dans la société chimpanzé, dominée par les mâles, où l’on observe homicides, génocides, infanticides et un niveau généralement élevé d’agressions, et dans la société bonobo, dominée par les femmes, où aucun cas de meurtre n’a jamais été observé.

Le mal

Une autre raison pour laquelle ceux qui font de l’éthique devraient trouver de l’intérêt à ces questions est l’importance d’une compréhension du mal. Dans son récent Zero Degrees of Empathy, Baron-Cohen (2011) définit le mal comme « l’absence d’empathie » et analyse des expériences nazies – comme amputer puis rattacher des mains dans le mauvais sens juste pour voir ce qui arrive – et d’autres exemples horribles de cruauté à travers le monde. Il note cependant une différence cruciale entre deux groupes non empathiques, tous deux principalement masculins : ceux souffrant d’Asperger et autres formes d’autisme, et les psychopathes. Ceux du premier groupe, identifiés par Baron-Cohen dans The Essential Difference (2003) comme possédant « le cerveau masculin extrême », manquent d’empathie et de confiance, ainsi que des capacités de lire le langage corporel, de lire dans d’autres esprits, ou encore la capacité d’adopter la perspective d’autrui. Leur respect compulsif des règles les empêche toutefois de devenir mauvais. Ils ne mentiraient par exemple à aucun prix, de sorte qu’ils peuvent même être, comme dans le film My Name is Khan, « super-moraux ». Ces deux groupes partagent toutefois un manque d’empathie, et la plupart partagent également un cerveau masculin, dont Brizendine décrit l’émergence comme suit :

jusqu’à l’âge de huit semaines, tous les cerveaux fœtaux semblent féminins – le féminin est la configuration genrée par défaut de la nature. Une énorme vague de testostérone commençant à la huitième semaine va changer ce cerveau unisexe en un cerveau masculin en détruisant des cellules dans les centres de communication et en en créant davantage dans les centres liés au sexe et à l’agression (Brizendine, 2009, p. 36).

Une conséquence de ceci est que

le cerveau d’un garçon, composé de testostérone, ne cherche tout simplement pas les liens sociaux de la même manière que ne le fait le cerveau d’une fille. D’ailleurs […], les troubles du spectre autistique et le syndrome d’Asperger sont huit fois plus fréquents chez les garçons. Les scientifiques pensent aujourd’hui que le cerveau masculin typique […] est inondé de testostérone pendant son développement et, d’une certaine manière, devient plus facilement handicapé socialement. La testostérone supplémentaire […] pourrait détruire certains des circuits du cerveau en charge de la sensibilité émotionnelle et sociale (Brizendine, 2009, p. 47).

Malheureusement, les cas de Khan sont moins nombreux que les tueurs en série, tortureurs, violeurs et abuseurs d’enfants qui sont également, en proportion écrasante, des hommes.

Voyez par exemple le graphique suivant proposé par Wilkinson et Pickett (2009, p. 132) dans un livre qui attribue un nombre considérable de maux sociaux aux inégalités économiques plutôt qu’à la testostérone.

Graph Wilkinson et Pickett

D’après ce graphique, les femmes sont tellement peu susceptibles de commettre un meurtre, qu’elles le sont virtuellement tout aussi peu à l’âge de quatre, quatorze ou quarante ans. Il existe par contre une coïncidence stupéfiante entre les crimes violents commis par des hommes et l’afflux de testostérone à l’adolescence. Le graphique prend sens lorsqu’on apprend que ces mêmes hormones entraînent chez l’homme l’apparition des poils, la calvitie, la force, l’épaisseur de peau, et font de lui un être enclin à la prise de risque, l’agression, la préoccupation sexuelle, ainsi que l’insensibilité aux sentiments d’autrui – une combinaison plutôt effrayante.

Tout comme l’amour intense pour notre progéniture peut nous faire nous soucier de créatures sans rapport avec nous, d’intenses désirs sexuels peuvent également s’étendre vers toutes sortes de cibles. Ces dernières incluent des individus non intéressés, terrifiés ou morts, des membres d’autres espèces ou sous-espèces – dans le cas des humains, non seulement des animaux de ferme (Kinsey et al., 1948), mais aussi des Néandertaliens (Green et al., 2010) – et même cette progéniture qui inspire aux mères l’oubli de soi.

Il est frappant de constater combien d’attention les éthiciens ont consacré à la testostérone en ce qui concerne le développement musculaire dans le domaine du sport, et à quel point ils ont négligé son rôle dans le viol, l’abus d’enfants, les personnes battues, le harcèlement, le kidnapping, le meurtre, la guerre et les génocides. Si la corrélation est aussi forte que le suggèrent certains scientifiques, cela soulève d’importantes questions. Par exemple, devrait-on considérer la testostérone comme une substance injectée involontairement qui diminuerait la responsabilité de l’agent en instillant en lui certaines inclinations ? Devrait-on faire usage d’une théorie qui calcule la responsabilité en comparaison avec un groupe de référence (voir notamment Roemer, 1995), et conclure que tel individu ne s’est pas montré violent pour un homme ? Ou devrait-on plutôt adopter une perspective de dissuasion, se focaliser sur ceux qui requièrent la plus grande dissuasion (les jeunes hommes) et voir ce qui pourrait réellement les dissuader ?

Empêcher la reproduction (par la prison et un traitement médicamenteux optionnel) des criminels sexuels pourrait constituer la dissuasion la plus efficace si le viol est – comme l’ont suggéré Thornhill et Palmer (2000, p. 165 en particulier) – une forme d’adaptation pour diffuser ses gènes. Le viol pourrait alors en principe être génétiquement éliminable, comme toute maladie héréditaire. Chez les personnes mammifères, cependant, les violeurs ne ciblent pas toujours des femelles fertiles. Les éléphants, par exemple, peuvent cibler des enfants, ou des rhinocéros, tandis que les humains violent des mâles et tuent parfois leurs victimes femelles, éliminant toute chance de conception. Dès lors, plutôt que (ou en plus d’) une adaptation en vue de transmettre ses gènes, le viol chez les personnes mammifères pourrait être un effet collatéral du fait que les mâles sont forts, agressifs, extrêmement portés sur le sexe et moins sensibles aux sentiments d’autrui. Chose plus importante encore, comme l’admettent Thornhill et Palmer, certains événements de l’histoire des individus pourraient influencer de façon cruciale leurs agissements si inquiétants. Bon nombre de tueurs en série et autres psychopathes, par exemple, s’avèrent avoir manqué d’amour maternel ou souffert eux-mêmes d’abus physiques ou sexuels.

Il s’agit du récit de vie le plus commun chez les femmes criminelles. Selon les données du Département états-unien de la Justice pour la période 1993-1997, 98% des infractions sexuelles, 97% des vols, et 89% des voies de fait graves ont été commis par des hommes (USDJ, 2000). Sur la minuscule minorité de femmes détenues, 60% ont souffert d’abus sexuels, et 40% ont été perçues par leur victime comme étant sous l’influence de la drogue ou de l’alcool. C’est également conforme à l’expérience clinique de Baron-Cohen. Ses patientes féminines non empathiques manquaient typiquement d’amour maternel et/ou avaient été abusées ou violées dans leur enfance. De sorte que le mal peut soit être relié directement à la testostérone, comme sur le graphique, soit indirectement, parce qu’être abusé sexuellement peut rendre les femmes également capables du mal.

Gérontocratie et gynocratie

Invoquant les attitudes féminines face à la souffrance et au conflit dans Une gauche darwinienne, Peter Singer suggère d’un point de vue conséquentialiste d’élire davantage de femmes politiciennes. Dans « The Disenfranchisement of the Elderly and Other Attempts to Secure Intergenerational Justice » (1998), Philippe Van Parijs présente son projet rawls-machiavélien de promotion de la justice distributive par des moyens non orthodoxes. L’idée de priver du droit de vote les personnes âgées ou de réduire leur pouvoir politique relatif vient d’une crainte que ces personnes soient affectées de biais en faveur du court-terme étant donné qu’elles n’en ont plus pour longtemps à vivre. Les électeurs plus jeunes, cependant, sont aussi plus susceptibles de voter pour des candidats plus jeunes, ce qui entraîne des corps législatifs encore plus chargés en testostérone. Si, comme cela semble être le cas, nous allons continuer à être gouvernés par des hommes, le graphique ci-dessus semble plaider en faveur d’une gérontocratie. Les attitudes face au risque, à la résolution de conflits et à la souffrance d’autrui, qui entraînent les jeunes hommes du graphique à opter pour des solutions violentes à leurs problèmes, pourraient être nuisibles au niveau collectif. En outre, des expériences contrôlées utilisant le jeu de l’ultimatum[7] ont montré que, alors que pulvériser de l’ocytocine augmente la générosité (Zack et al., 2007), administrer de la testostérone amène les gens à faire des offres plus avares et augmente leur disposition à punir ceux qui n’ont pas agi selon leurs désirs (Zack et al., 2009).

Inspirés par ce véritable machiavélien qu’est Ali G[8], qui servit un thé à la drogue aux Nations unies pour faire signer à des ennemis jurés des traités de paix et de coopération, on pourrait être tenté d’installer dans les parlements des assainisseurs d’air pleins d’ocytocine et d’y servir du thé à la menthe, réducteur de testostérone. Même si on laisse les questions pratiques de côté, cependant, il est peu probable que ces mesures puissent compenser le manque d’élues féminines ou encore le mécanisme de filtre qui favorise l’élection de femmes possédant une série de traits masculins essentiels.

En ce qui concerne les générations futures, il est difficile de penser avec confiance que les jeunes hommes – que certaines compagnies d’assurance automobile facturent davantage parce que leur attitude de prise de risque leur fait faire des accidents plus fréquemment et de manière plus préjudiciable – vont adopter l’attitude la plus prudente et coopérative, plutôt que compétitive, face au problème de la stabilité climatique. Van Parijs lui-même cite une recherche montrant que les enfants sont mieux lotis quand les allocations sociales sont distribuées aux femmes, et peut-être des parlements féminins réduiraient-ils nos raisons de nous soucier du problème de l’âge. Selon la « théorie de la grand-mère », les femelles humaines, orques et éléphants survivent à la fois aux mâles (de 30 ans dans le cas des orques) et à la ménopause (de plusieurs dizaines d’années dans les trois cas) en raison du soin qu’elles procurent aux petits des générations suivantes. Comme les bonobos, tant les éléphants que les orques vivent dans des sociétés matriarcales, clairement gérontocratiques dans le cas des éléphants. Ils suivent en cela le principe plus abstrait défendu par Van Parijs, puisque dans leurs communautés, les membres qui se soucient le plus des générations à venir sont au pouvoir.

Améliorer l’humain ?

Robert Sparrow (2010) suggère que si nous défendons l’amélioration génétique afin d’améliorer la qualité de vie de l’humanité, nous devons accepter qu’il est désirable d’éliminer les hommes. Il affirme que les avantages principaux de la masculinité proviennent d’un sexisme injustifié et que dès lors, à l’instar de l’avantage que constitue le fait d’être blanc dans un monde raciste, ils devraient être négligés, et que la longévité plus grande et la capacité de concevoir des femmes compensent leur moindre capacité à soulever des choses lourdes. Il conclut que nous devrions soit rejeter l’idée d’amélioration et lui préférer la seule thérapie génétique en vue d’éliminer les anomalies pathologiques, soit au contraire soutenir l’amélioration de l’humain et accepter l’idée que l’humanité devrait être féminine. Pour sa part, il rejette l’amélioration en argumentant que les hommes ont leur propre normalité.

L’argument de Sparrow néglige la possibilité que le souci d’éviter les anomalies pathologiques qui anime l’approche thérapeutique puisse également recommander l’élimination des hommes en vue de minimiser meurtres, viols et autres atrocités.

Dans tous les cas, discuter de l’élimination des hommes est malavisé, car il n’y a rien de mal à la masculinité en tant que telle. Chez les espèces où mâles et femelles élèvent les petits plus ou moins sur un pied d’égalité, le dimorphisme[9] est limité et aucunement problématique. Les parents se relaient et tirent de nombreux avantages de cette coopération. Chez certaines espèces, comme les syngnathidés [famille des hippocampes, NDT], où les mâles se chargent du travail parental, ce sont de grandes femelles ornementées et agressives sur leur territoire qui se battent pour le travail des mâles. Sparrow prétend que le dimorphisme est une bonne chose, mais le dimorphisme est principalement la conséquence proportionnelle de la polygamie et de l’inégalité dans les tâches parentales. Chez les personnes mammifères, où l’investissement maternel est énorme et où les femelles font la plupart du travail, si pas tout, le dimorphisme est frappant et la concurrence pour les précieux ovules des femelles ainsi que pour leur travail dévoué est acharnée.

La concurrence polygame rend les mâles plus grands, plus agressifs, plus impliqués dans des comportements risqués et dans l’escalade de la violence, plus désespérément en quête d’un partenaire, plus indifférents à l’égard du type de partenaire et moins susceptibles de vivre longtemps. La combinaison de la polygamie et d’un énorme investissement maternel s’avère tragique en raison des capacités cognitives et émotionnelles pertinentes d’un point de vue moral qui accompagnent cet investissement, en particulier chez les espèces ici discutées, et en raison du fait que la concurrence s’intensifie avec l’augmentation de la valeur de l’objet de désir. Le résultat est la cohabitation terrifiante de personnes mammifères très sophistiquées et attentionnées avec la brutalité de meurtres, viols et infanticides. Et c’est la polygamie – à nouveau, produit d’un manque de certains récepteurs d’ocytocine et de vasopressine qui alimentent les liens de couple – qu’il faut blâmer.

Heureusement, nous nous éloignons progressivement de tout ceci. Il semble que nos ancêtres aient été plus polygames, plus brutaux et plus dimorphes que nous. Par la suite, les hommes sont devenus plus sveltes et gracieux, plus délicats et empathiques, également plus impliqués dans l’éducation d’une progéniture plus réduite, et moins focalisés sur la diffusion éparse de leurs gènes. Cette tendance a finalement donné naissance à ces hommes attentionnés, responsables, sensibles et loyaux qu’on voit aujourd’hui. Nous sommes donc déjà sur le bon chemin de l’amélioration. Il nous faut juste comprendre comment accélérer ce processus et réduire encore davantage le dimorphisme. Tandis que nous en apprenons davantage sur la manière dont les variantes génétiques récemment découvertes (Walum et al., 2008) du gène des récepteurs de vasopressine (allèles du gène AVPR1a, que les journaux ont signalé comme gène de la monogamie RS3 334) pourraient nous délivrer du mal, nous pouvons nous atteler à l’égalité des tâches parentales, demander aux seules personnes fidèles de faire des dons de sperme, et maudire Dieu de ne nous avoir pas fait évoluer à partir de singes plus égalitaires, paisibles et monogames.

Paula Casal (ICREA) [10]

Traduit de l’anglais par Pierre-Etienne Vandamme [11]

 

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Notes :

[1] Gosseries, Axel et Vanderborght, Yannick (éd.), Arguing about justice, Presses universitaires de Louvain, 2011, p. 145-155. Livre disponible en ligne : http://pul.uclouvain.be/fr/livre/?GCOI=29303100802400.

[2] Il s’agit d’une organisation internationale défendant les droits des grands singes non-humains (NDT).

[3] C’est pourquoi la prétention de Marc Hauser d’avoir prouvé que les tamarins (petits singes naissant par paire de jumeaux, devenant adultes à l’âge de deux ans et ne vivant que 17 ans) passent le test de Gallup m’a toujours semblé suspecte.

[4] Le fait que la durée de gestation tende à être corrélée à la taille peut contribuer à expliquer le schéma, mais cela n’invalide pas l’hypothèse.

[5] Paula Casal utilise le terme « mammalian persons » pour désigner l’ensemble des mammifères possédant les caractéristiques auxquelles on se réfère généralement pour définir ce qu’est une « personne » (NDT).

[6] Les neurones en fuseau, aussi parfois appelés « neurones de l’amour » permettent notamment de détecter et analyser les ressentis d’autrui (NDT).

[7] Deux joueurs (J1 et J2) peuvent se partager un certain montant d’argent. J1 peut proposer n’importe quelle distribution, mais si J2 rejette l’offre les deux joueurs finissent les mains vides. (NDT)

[8] Comme Borat et Brüno, Ali G est un personnage créé par Sacha Baron Cohen, acteur à ne pas confondre avec son cousin susmentionné. La scène du thé provient du film Ali G Indahouse (2002).

[9] Le dimorphisme est l’ensemble des différences entre mâles et femelles d’une même espèce (NDT).

[10] Pour leurs commentaires détaillés, je remercie Axel Gosseries, qui m’a encouragée à contribuer par un article osé, hors de mon champ de recherche habituel, à la célébration de l’anniversaire de Philippe, ainsi qu’Arcadi Navarro et Andrew Williams. Pour des discussions sur la biologie, je remercie Jaume Bertranpettit, Robin Dunbar, Carmen Maté, Eduardo Robredo et Frans de Waal.

[11] Merci à Jonathan Galoppin et Guillaume Willem pour leurs relectures attentives.

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