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9 - Dossier, Idées, Numéro en cours

Pourquoi la violence est-elle en déclin ? Steven Pinker

Dans son récent ouvrage The Better Angels of Our Nature: The Decline of Violence in History and its Causes (2011), le psychologue de l’université de Harvard Steven Pinker prend à contre-courant bon nombre d’intuitions partagées sur la violence de nos sociétés ou de notre époque. L’histoire de l’humanité, aussi sombre soit-elle, constitue en effet, argue-t-il chiffres à l’appui, un long processus de pacification. L’Europe d’aujourd’hui, en particulier, est le lieu où le taux d’homicides – indicateur de la violence physique extrême – est le plus bas dans le monde et dans toute l’histoire de l’humanité. À travers l’évolution qu’a connue ce continent, Pinker étudie les causes sociales, psychologiques et biologiques du déclin de la violence, et éclaire ainsi les raisons pour lesquelles des taux de violence importants subsistent encore aujourd’hui dans certaines parties du globe malgré la pacification générale de notre espèce.

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Steven Pinker – Crédits : Roger Askew Photography (dans The Guardian)

Cette dernière pacification a connu cinq grandes étapes. La première fut la lente transition de l’état de nature vers les premières civilisations agricoles organisées autour de villes et de gouvernements – aussi autoritaires soient-ils, ils s’accaparent au moins l’usage de la force. Sur l’espace de ces quelques millénaires, le taux de mort violente se divise par cinq. Seconde transition, nettement plus courte : la période qui s’étale du Moyen Âge tardif au XVIIIe siècle. Les pays européens voient alors leurs taux d’homicides chuter de dix à cinquante fois, sous le double effet de la centralisation politique des anciens territoires féodaux concurrents et du développement du commerce, dont on ne dit pas pour rien qu’il pacifie les mœurs – il devient plus intéressant de coopérer que de s’affronter. La période des Lumières européennes, troisième grand moment, voit alors se développer la condamnation sociale de diverses formes de violence jusque-là plus ou moins communes, tels le despotisme, l’esclavage, les duels, la torture judiciaire, etc. Quatrième moment : l’après seconde Guerre mondiale, avec la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et la fin des guerres entre pays développés. Enfin, plus récemment, c’est la chute du mur de Berlin en 1989 qui marquerait la cinquième étape majeure de ce processus de pacification et de « civilisation ». Depuis lors, malgré certaines impressions contraires, guerres civiles, génocides, répressions autocratiques et terrorisme ont décliné dans le monde entier.

Quelles sont les causes de cette évolution statistique continue (même si elle est discontinue à échelle de temps réduite) ? La première est d’ordre politique. La constitution d’États centralisés s’accaparant le monopole de l’usage légitime de la force oblige les individus à maîtriser leurs pulsions violentes, sous peine de sanctions. Le développement du commerce, pour sa part, fait en sorte qu’il devient dans l’intérêt économique de tous d’entretenir de bonnes relations avec autrui, de se montrer aimable plutôt que violent. Les intérêts se substituent aux passions, selon la formule de l’économiste Albert Hirschman. Autre facteur décisif : la féminisation de nombreuses sociétés – à savoir le respect croissant des femmes et la valorisation corrélative d’attitudes jugées « féminines » – contribue fortement au développement de l’empathie et au dénigrement de la violence, en réhabilitant une alternative à l’endurance virile de la souffrance. La faculté d’empathie se développe également à travers l’éducation, les médias (à l’origine au moins) et la nouvelle mobilité internationale. La valorisation croissante de la rationalité critique, quant à elle, entraîne à constater la futilité de la violence, à adopter des postures plus impartiales par rapport à ses intérêts propres et à élargir le cercle des personnes considérées comme des égales (qu’on éprouve pour elles de la sympathie ou non). Si bien que malgré de brèves périodes d’accroissement de la violence physique (on songe évidemment aux guerres mondiales), le nombre d’homicides continue globalement de diminuer[1].

Francisco de Goya – Riña a garrotazos

Si ce constat en étonnera plus d’un, c’est en partie parce que nous avons, au cours de cette évolution, développé une intolérance croissante à la violence, qui fait qu’une quantité moindre d’homicides peut provoquer en nous une indignation plus forte. Par ailleurs, il y aura toujours assez de violence pour remplir des journaux télévisés de trente minutes et quelques maigres pages « International » dans la presse écrite. En outre, si les mauvaises nouvelles se vendent sans doute mieux que les bonnes, expliquant un certain pessimisme des médias, les militants pour la paix et la justice eux-mêmes sont incités à souligner avant tout les maux de notre époque, dès lors qu’un constat alarmiste rend l’action politique plus nécessaire encore. Enfin, nous avons une certaine tendance à l’irrationalité face aux statistiques. Nous sommes tentés d’induire des lois générales de nos propres observations et de ne percevoir à travers ces dernières que ce que nous voulons voir, ce vers quoi nous guident nos préjugés. Et nous avons vite fait de réfuter une tendance statistique au premier contre-exemple trouvé.

C’est pour ces raisons que l’ouvrage de Steven Pinker constitue un salutaire rappel à la réalité des chiffres. La violence – physique à tout le moins – est en déclin et nous n’y sommes pas pour rien. Si ce sont des changements sociaux qui meuvent cette tendance, ceux-ci nous ont permis de mettre en avant les meilleures facettes de notre nature. Cela nous donne une idée plus précise des moyens de combattre toutes les formes de violence persistant encore aujourd’hui et confirme la plausibilité d’un tel objectif. Nous ne sommes en effet condamnés à la violence ni par des traits indépassables de notre espèce, ni par aucune tendance historique. Au contraire !

Pierre-Etienne Vandamme

Notes :

[1] Certes, le taux d’homicides n’est l’indicateur que d’un certain type de violence (physique et extrême). Son atout principal est la possibilité de quantifier son évolution. Une diminution du taux d’homicides n’exclut pas la persistance de certaines autres formes de violence, mais témoigne à tout le moins d’une diminution générale de sa forme de manifestation la plus extrême.

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