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9 - Dossier, 9 - Dossier, Idées

Pour en finir avec la virilité

« Le mal a fondamentalement partie liée avec le mâle »

Christophe Dejours, Souffrance en France

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La plupart des sociétés humaines ont toujours encouragé la virilité, entendue comme une capacité d’endurance de la souffrance, au moins pour ce qui concerne les hommes. Cette attitude a sans doute en partie contribué aux premiers succès de l’espèce – se maintenir en vie. Il se peut cependant que nos plus belles conquêtes – la paix et la justice – soient le fruit du contraire de la virilité, à savoir l’empathie, la capacité de ressentir la souffrance d’autrui, de se laisser émouvoir.

Aujourd’hui, ces acquis sont menacés par une organisation économique qui nous ramène à des modes d’interaction primaires. Pour s’émanciper une fois pour toutes des lois de l’évolution, peut-être devons-nous en finir avec la virilité et refuser la souffrance (du moins quand elle n’est pas nécessaire au maintien de la paix et de la justice).

La virilité désigne au moins deux choses différentes. D’une part, ce qui touche aux caractéristiques physiques de l’homme adulte et à sa sexualité. D’autre part, les « qualités » mentales telles que la fermeté, le courage et l’endurance, culturellement associées au genre masculin. C’est cette seconde composante qui m’intéresse ici. Non pas donc la capacité physique de résister à la souffrance, mais l’attitude psychologique consistant à endurer la souffrance et dénigrer les comportements de refus de cette dernière.

Cette attitude est historiquement associée au masculin, mais est aujourd’hui adoptée également par de nombreuses femmes, en particulier dans le monde du travail, caractérisé par la lutte compétitive. Dans pratiquement toutes les cultures, cependant, la virilité se trouve davantage valorisée dans l’éducation des jeunes hommes que dans celle des jeunes femmes. Sans doute faut-il y voir un produit de l’évolution et de la division traditionnelle des tâches, au sein de notre espèce, entre les chasseurs-protecteurs du clan, qui se battent pour les faveurs des dames, et ces dernières qui sont en charge du soin de la progéniture et, pour cette raison, se tiennent à l’écart des risques. Au féminin, on associe alors la douceur, la sensibilité, l’empathie – en gros, la faiblesse, pour qui glorifie la virilité.

Cependant, les choses évoluent. On s’échine aujourd’hui – à raison – à distinguer conceptuellement sexe et genre, nature et culture, dans le but d’émanciper hommes et femmes de ces carcans identitaires potentiellement aliénants pour quiconque ne correspond pas aux attentes sociales traditionnelles. On souhaite que chacun puisse se construire librement et exprimer son caractère spontané. L’erreur, tentante, consisterait à égaliser virilité et sensibilité, à dire que les deux se valent et se complètent harmonieusement. C’est ce qu’il nous faut aujourd’hui éviter. Il semblerait en effet que la glorification de la virilité soit à l’origine de bien des maux, tandis que le développement de la sensibilité expliquerait les plus beaux acquis de l’humanité. Si c’est le cas, une fois libérés des préjugés de genres, c’est résolument vers ce qui était jadis associé au féminin que nous devons nous tourner.

La banalisation de l’injustice sociale

Dans son important ouvrage Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, le psychologue du travail Christophe Dejours identifie en effet l’idéologie de la virilité comme facteur explicatif de la banalisation du mal, et ce tant sous les régimes totalitaires qu’à l’époque contemporaine. Étudiant à l’heure actuelle la souffrance liée au travail, il cherche à expliquer deux types finir_virilitede comportements. Premièrement, les raisons pour lesquelles la grande majorité des personnes ayant des travailleurs à leur charge collaborent sans broncher à une organisation du travail profondément injuste, violente, source de nombreuses maladies physiques et mentales. Deuxièmement, la baisse de solidarité entre travailleurs précaires et chômeurs ; le fait que le précariat préfère en général « mordre sur sa chique » et accepter l’ordre social plutôt que de se plaindre. Outre le vernis des discours « économicistes » et managériaux justifiant l’effort de tous par la contribution au bien commun (la compétitivité de l’entreprise, de la nation), Dejours voit dans un phénomène de banalisation de la souffrance la raison de notre incapacité à nous laisser émouvoir par empathie ou à refuser de ne traiter nos semblables que comme des « ressources humaines ». La plupart des travailleurs souffrent, et ils endurent cette souffrance à un tel point qu’ils se ferment à la souffrance des autres. « C’est la vie, c’est dur, mais c’est comme ça ; il faut se battre. »

La virilité, valorisant l’endurance silencieuse de la souffrance propre, rend aveugle et sourd à la souffrance d’autrui ; « l’endurance à la douleur et à la souffrance […] a pour conséquence une familiarisation avec la violence »[1]. Le monde du travail, dont le fonctionnement rappelle à bien des égards les lois de la nature (« sois compétitif ou péris »), exalte la virilité :

Est un homme, est un homme véritablement viril, celui qui peut, sans broncher, infliger la souffrance ou la douleur à autrui, au nom de l’exercice, de la démonstration ou du rétablissement de la domination et du pouvoir sur l’autre ; y compris par la force. […] Celui qui refuse ou ne parvient pas à commettre le mal est dénoncé comme un “pédé”, une “femme”, un gars “qui n’en a pas”, “qui n’a rien entre les cuisses”[2].

De telle sorte que « le vice est transmuté en vertu »[3] : le courage, qui consisterait à dénoncer les injustices sur nos lieux de travail, quitte à risquer notre emploi, devient courage de collaborer à la lutte pour la compétitivité quel qu’en soit le coût humain. Ce courage-là n’a rien d’une vertu. Le courage véritable, suggère Dejours à rebours de la tradition, « ce serait de pouvoir éprouver sa souffrance en soi »[4] ; ce serait refuser la virilité. Ce n’est pas de la lâcheté de vouloir vivre mieux !

Le déclin de la violence

Refuser la virilité, c’est réhabiliter l’empathie. Pour vivre dans une vallée de larmes ? Non. Parce que le développement de l’empathie constitue un des moteurs de l’évolution morale de notre espèce à travers les âges. Il y a bien des raisons pour lesquelles l’humanité est parvenue à évoluer de l’état de nature à des sociétés hautement intégrées et mettant en œuvre des mécanismes de solidarité impersonnels. Mais cela n’aurait sans doute pas été possible sans notre capacité d’imaginer la souffrance d’autrui et de la refuser comme injuste.

Dans son étude des causes du déclin de la violence dans les sociétés humaines, Steven Pinker[5] met en avant le rôle décisif qu’a joué l’empathie, la capacité de se mettre à la place d’autrui entraînant potentiellement compréhension, respect et sollicitude. Si la capacité d’empathie était déjà présente très tôt dans nos gènes, dès lors que nous la partageons avec bien d’autres espèces, notre évolution nous a amenés à progressivement élargir le cercle des personnes dont nous prenons en compte les intérêts et auxquelles nous reconnaissons des droits[6].

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Un des facteurs ayant contribué à l’élargissement de ce cercle et au développement de l’empathie, selon Pinker, est la conjonction de l’alphabétisation des masses et de la naissance du genre romanesque. Contrairement aux récits épiques d’antan, le roman emmène le lecteur dans la peau de l’autre. Il se voit ainsi incité à prêter attention aux sentiments d’autrui, à ses aspirations, et apprend à les prendre en considération dans ses jugements[7]. De sorte que le roman serait en partie à l’origine de la grande révolution humanitaire entamée à l’époque des Lumières, à savoir l’expansion spectaculaire du cercle des droits individuels contre les formes traditionnelles de violence. Nul doute que l’avènement du cinéma a encore prolongé ce processus de découverte de (et d’identification à) l’altérité.

Si la paix et la justice ont gagné du terrain à travers les âges, c’est parce que nous avons accepté de nous laisser influencer par nos sentiments d’empathie, que nous nous sommes ouverts à la souffrance d’autrui et l’avons refusée. Notons cependant que c’est aussi parce que nous avons combiné cette inclination affective avec nos capacités de rationalité morale critique. Si l’empathie nourrit le sentiment d’injustice, elle ne suffit pas d’un point de vue moral. Ce n’est pas parce que nous n’éprouvons rien à l’égard d’une personne que ses droits importent moins. Nos sentiments doivent être complétés par notre sens de la justice[8] et universalisés par notre raison pour être véritablement moraux.

Féminiser davantage nos sociétés ?

Que conclure de ces observations ? S’il est vrai que la virilité est masculine et l’empathie féminine, alors nous devons résolument féminiser nos sociétés – n’en déplaise à Éric Zemmour[9], qui voit dans ce mouvement, déjà amorcé, un (nouveau) signe de déliquescence de l’époque contemporaine. Pinker, pour sa part, décrit la féminisation des sociétés humaines comme un facteur prépondérant dans le déclin progressif de la violence. Personne n’ignore que l’écrasante majorité des homicides et génocides ont été et sont toujours commis par des hommes. Nul besoin non plus de rappeler dans le détail les statistiques des violences intraconjugales dans le monde.

Ce qui explique en partie le déclin de la violence humaine, c’est l’évolution de notre rapport aux femmes et au féminin. Non seulement les femmes ont peu à peu acquis le respect des hommes, puis des droits égaux, mais surtout les valeurs associées au féminin – l’empathie notamment – se sont vues de mieux en mieux valorisées. De ce point de vue, féminiser nos sociétés ne signifierait pas confier l’ensemble des postes à responsabilité aux personnes de sexe féminin, mais valoriser davantage ce qui est associé au genre féminin.

Mais par ailleurs, il semble que les populations nombreuses de jeunes hommes soient les plus enclines à la guerre et à la violence. Or, les phénomènes de surpopulation n’existent que dans les sociétés où les hommes privent les femmes des moyens de contrôle de la reproduction. Là où se généralisent pour les femmes mariages libres et accès à la contraception, le taux de natalité chute systématiquement[10], de même que la violence[11]. Féminiser nos sociétés ce serait donc peut-être aussi laisser aux femmes le contrôle de leurs corps et de la reproduction.

Toutefois, plutôt que de parler de féminisation, il vaudrait sans doute mieux nous débarrasser de ces identités genrées et nous emparer de ce que l’évolution a produit de mieux en nous, hommes et femmes confondus : empathie, rationalité critique, sens moral et contrôle de soi[12]. Telles sont les aptitudes innées qu’il nous faut stimuler et développer désormais à travers l’éducation et l’organisation de la vie en société.

À l’éducation revient certainement la tâche de libérer les enfants des préjugés de genre et les jeunes garçons, en particulier, de l’idéologie de la virilité. Mais l’éducation, aussi émancipatrice qu’elle puisse être, s’avérera peu efficace dans des sociétés valorisant à l’extrême la compétition et ses dérives psychologiques : la peur, la cupidité et la virilité[13]. Le contexte de socialisation – les modes d’interaction entre les personnes que nous côtoyons – forge le caractère et les aptitudes des gens bien davantage que l’école. Dès lors, si nous voulons laisser libre cours à nos meilleures potentialités, sans doute faut-il changer notre manière de faire société.

Pierre-Etienne Vandamme

Notes :

[1] Dejours, Christophe, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Seuil, 1998, p. 161.

[2] Ibid., p. 100.

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 163.

[5] Pinker, Steven, The Better Angels of Our Nature: The Decline of Violence in History and its Causes, Penguin Books, 2011. Voir le résumé de cet ouvrage proposé dans ce même numéro.

[6] Singer, Peter, The Expanding Circle: Ethics, Evolution and Moral Progress, Oxford University Press, 1981.

[7] Voir également Nussbaum, Martha, Les émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle ?, Climats, 2011.

[8] Voir Pinker, Steven, « The Moral Instinct », The New York Times, 13 janvier 2008, http://www.nytimes.com/2008/01/13/magazine/13Psychology-t.html?pagewanted=all

[9] Zemmour Éric, Le premier sexe, Denoël, 2006.

[10] Sen Amartya, « Population: Delusion and Reality », The New York Review of Books, vol. 41, n°15, 22 septembre 1994.

[11] Pinker, Steven, The Better Angels of Our Nature, op. cit.

[12] Ibid.

[13] Voir notamment Carens, Joseph, Equality, Moral Incentives and the Market, University of Chicago Press, 1981; Dejours, Christophe, op. cit. ; Cohen, Gerald A., Pourquoi pas le socialisme ?, L’Herne, 2010.

Lire également :

Le lecteur intéressé par ce thème lira avec le plus grand intérêt l’article fascinant de Paula Casal « L’amour, pas la guerre : sur la chimie du bien et du mal », sur le rôle de l’investissement maternel et des hormones dans l’évolution de la moralité. Paru en exclusivité en français sur notre site.

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