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Faire de sa vie un vers écrit de sang. Mort et esthétique chez Yukio Mishima : parcours d’un dialogue

Considérer le beau dans sa vertigineuse fulgurance, qui pose irrémédiablement la marque de son éclat à celui dont il frappe les sens, voilà une voie d’accès possible à l’œuvre de Yukio Mishima – une œuvre à la double face esthétique et éthique. Car c’est aussi par un questionnement artistique que celle-ci s’achemine, toujours rappelée par lui, vers ce foyer qu’est la mort. La mort comme seuil de l’ordre de la beauté, principe de libération et révélation de l’être qui me fonde, et d’harmonisation des antagonismes.

Une beauté² qui serait absolue s’arrache à l’ordre humain que nous partageons. Cette conception s’apparente à l’idée orientale selon laquelle la beauté intègre une part d’ombre, et se goûte dans la pénombre. C’est ainsi que l’élément de mort pétrit la beauté, comme si l’homme ajoutait, par sa faculté d’imagination, un défaut, une faille à cette pureté – et échappait par là à l’étreinte asphyxiante du trop-plein que recèle la beauté, esquivait le coup porté de front.

Il semble bien que le beau dans sa pureté, dépouillé de toute souillure, ne rayonne donc qu’un court instant, et sa contemplation s’évanouit en même temps qu’il s’appréhende – c’est d’ailleurs bien sur ce plan que l’écriture recourt à l’une de ses cordes, celle d’une réinstauration permanente de l’éphémère splendeur. La beauté ne caresse un tel degré qu’en se purifiant par le filtre de la mort, cet éclair qui la débarrasse des dernières marques qui lui pèsent.

L’Ange en décomposition, dernier roman de la tétralogie La Mer de la fertilité, dans laquelle Mishima dit avoir livré l’ensemble de ses connaissances, pose entre autres questions celle de l’accomplissement de la vie à travers le temps, qui retiendra particulièrement notre attention en ce qu’elle se noue directement au problème de la pureté. La pureté soumise au temps n’est pas, et la beauté du corps ne subsiste que fugitivement et incomplètement, en raison d’une chair périssable – agonisante, toute crispée par l’essoufflement de sa course vers la fin.

Ainsi d’une image récurrente et qui hante Mishima, celle des fourmis blanches et de leur bruit caractéristique, par laquelle s’insinue l’idée d’un travail de grignotement infime et ininterrompu des tissus sous l’écorce. Le temps corrompt sans retour possible :

Et le temps s’égouttait comme du sang. Les vieillards se desséchaient puis trépassaient, payant ainsi d’avoir négligé d’arrêter le temps à l’instant glorieux où le temps généreux, à l’insu de celui-là même qui l’habite, apportait une généreuse ivresse.3

L’enjeu se tient donc dans le privilège d’abréger le temps – privilège qui a un prix –, et d’obtenir ainsi de suspendre une beauté physique sans borne, antinomique sous le régime de Chronos. Peut-être verra-t-on dans le personnage de Satoko, devenue abbesse, cette tendance à la purification au lieu de la décomposition : sans pour autant mourir, «  l’âge l’avait cristallisée en un bijou parfait  » (AD, p. 246).

Si l’instant qui opère la bascule entre l’ordre humain et l’autre – le royaume arrêté du beau – est celui de la mort, c’est dans la souffrance physique que s’éprouve tout entier et singulièrement le passage. «  Patriotisme  », une nouvelle4 relatant le suicide rituel d’un lieutenant de la garde impériale, se noie au cœur de la douleur pour suggérer ce déplacement – qui n’est ni spatial ni temporel – vers un cadre inouï. En pleine réalisation de l’acte suprême, la souffrance s’intensifie et monte sans fin, ouvrant « un autre univers où l’être se dissout dans la douleur, est emprisonné dans une cellule de douleur et nulle main ne peut l’approcher. »5

L’expérience de la douleur physique portée – et vécue – à cette intensité engendre une réflexion existentielle capitale pour Mishima, à savoir qu’elle prouve à l’homme la réalité de l’état de conscience qui l’habite. En d’autres termes, la souffrance me révèle à moi-même, rend présente à moi la vie de la conscience. L’ultime lever de rideau sur cette existence s’aligne sur le moment de se donner la mort, de détruire l’existence même – si possible en la sortant depuis ses entrailles à la brillance du jour. L’existence irrévocablement damnée, elle se transporte au paroxysme de son attestation.

Torero Humberto Flores – Plaza de Toros – Mexico City

« Le sang s’écoule, l’existence est détruite et les sens anéantis accréditent pour la première fois l’existence conçue comme un tout, comblant l’espace logique entre voir et exister… C’est cela la mort  »6 , confie Mishima, désormais mûr, dans son ouvrage Le Soleil et l’acier.

L’énergie d’une tension vers cet autre univers, celui de la mort et de la beauté qui apparaît dans la mer pour Toru (personnage de L’Ange en décomposition), se déploie irrésistiblement :

Dans cette bouche béante de l’océan, la mort plongeait. Exposant la mortà nu, sans arrêt, la mer ressemblait à
une morgue. Elle faisait promptement disparaître les corps, les soustrayant aux yeux du public.
Le télescope de Toru découvrit ce qu’il n’aurait pas dû surprendre. Toru sentit brusquement qu’un monde différent était extirpé de ces mâchoires béantes. (AD, p. 95)

Quel est ce royaume aperçu à travers la brèche de la mort ? Celui d’une fusion du tout, d’une ingestion des contraires, un ordre «  où phénomènes et conscience se dissolvaient comme l’oxyde de plomb dans l’acide acétique » (AD, p. 20). Voilà le lieu d’un apaisement des débats entre les mots obturateurs – ils bouchent l’accès à la chose – et la chair sensible qui contacte les essences ; entre aussi ce qui leur correspond, l’art et l’action. Mishima s’inscrit dans la tradition samouraï qu’il connaît et admire tant, où il s’agit de marcher sur la corde de l’harmonie de la plume et du sabre.

L’endroit où la vie se retire peu à peu s’impose en principe absolu de concordance, où la beauté pure s’avère. Cet endroit Mishima l’a vu, depuis son appareil F 104 se fracassant au mur du son. « Je sentais la mort collée contre mes lèvres  » (SA, p. 130). Il a la forme, dans les hautes altitudes de l’atmosphère, de la ronde nébuleuse lovée sur elle-même, figure d’un gigantesque serpent qui se rattrape et s’embrasse en une suprême réconciliation. Contemplation et ultime vision. Alchimie du corps.

La dissolution de toute chose et de tous les pôles se verse dans une plénitude éclatante. Sans doute fut-elle rejointe par l’artiste dans son geste tragique – au sens où l’élément de mort qui accompagne toute chair la fait tragique –, coup consommé sans retraite possible, alors que la lame de son sabre met à nu ses viscères. L’acte du seppuku : « on aurait dit le chaos absolu » (, p. 160).

Quelques heures auparavant, Mishima scelle d’un dernier idéogramme le destin de Honda, le personnage qui vieillit dans son parcours des quatre volumes de La Mer de la fertilité. « Pas d’autre bruit. Le jardin était vide. Il était venu, pensa Honda, en un lieu de nul souvenir, de néant. Le plein soleil d’été s’épandait sur la paix du jardin » (AD, p. 250).

Guillaume Willem
gu.willem@gmail.com

1 Quant au titre de cet article, cf. Le film de Paul Schrader, Mishima : A Life in Four Chapters, 1985.

2 Au sujet de la beauté chez Mishima (notamment), voir Jean-Marc Rabaté, La Beauté amère. Fragments d’esthétiques : Barthes, Broch, Mishima, Rousseau, 1986.

3 Yukio Mishima, La Mer de la fertilité, IV. L’ange en décomposition, 1980, p. 114. Désormais AD, suivi du numéro de page.

4 Que l’on trouvera dans le recueil La Mort en été, 1983.

5 Yukio Mishima, «  Patriotisme  », dans La Mort en été, 1983, p. 161. Désormais , suivi du numéro de page.

6 Yukio Mishima, Le Soleil et l’acier, 1973, p. 91. Désormais SA, suivi du numéro de page.

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