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5 - Dossier, 5 - La prospection, Idées

Pourquoi nous n’aimons plus les utopies

L’utopie n’est plus à la mode. C’est un genre éculé, une frivolité de naïfs, dit-on. Nous ne sommes pas sortis indemnes des expériences d’illusion collective que furent les totalitarismes. On ne nous y prendra plus. Pourtant, il se peut qu’une nouvelle illusion s’empare de nous : la conviction que nous pouvons nous passer d’utopie sans sombrer dans l’idéologie. L’occasion d’un dialogue inédit entre Cioran, John Rawls et Paul Ricœur.

Le XXe siècle nous a trompés. Il était celui de toutes les promesses, il fut celui des pires désastres. Forts de notre émancipation, par la raison, des aliénations anciennes (la nature, la religion, l’autorité), nous pensions être dans la marche de l’histoire, que celle-ci était une flèche et que nous en étions la pointe. Nous pensions pouvoir tout savoir, tout comprendre ; nous étions fiers et droits. Nous n’avons rien vu venir.

Aujourd’hui, nous n’aimons plus les utopies, car plus grande encore que l’humiliation d’avoir été trompé est celle de l’être une seconde fois. Alors nous avons entrepris de vastes remises en question : critiques de la raison, des Lumières, de la modernité, provoquant une réévaluation largement déflationniste de nos espoirs et de nos ambitions collectives. L’histoire n’a pas de sens ; elle n’est qu’une succession informe d’événements, de peuples qui se développent, croient être arrivés au faîte de la civilisation, puis déclinent, se morcellent, disparaissent.

L’utopie, de ce point de vue, n’est qu’une « mixture de rationalisme puéril et d’angélisme sécularisé » [1], pour reprendre les mots d’Emil Cioran – cet homme parmi les plus brillants que le désespoir ait forgé. Soit l’utopiste ne voit pas la réalité, soit il la voit et fait preuve d’une aberrante naïveté. Nos aïeux furent déçus par des promesses non tenues ; « nous le sommes par manque de promesses tout court » [2].

L’humanité européenne, sans doute, n’a fait que traverser une phase d’adolescence, cet âge « fanatique » selon Cioran, « lyrique » selon Kundera, « métaphysique » selon Piaget. C’est l’âge où l’on construit des grands systèmes égocentrés, bétonnés de certitudes. Ensuite viendrait l’âge adulte – le nôtre ? – et son lot de désillusions, « ses symptômes qui ne trompent pas » [3]. Cioran raconte ce passage :

[J]e commençais à donner de plus en plus de signes de tolérance, annonciateurs, me semblait-il, de quelque bouleversement intime, de quelque mal sans doute incurable. Ce qui mettait le comble à mes alarmes, c’est que je n’avais plus la force de souhaiter la mort d’un ennemi ; bien au contraire, je le comprenais, comparais son fiel au mien : il existait, et, déchéance sans nom, j’étais content qu’il existât. Mes haines, sources de mes exultations, s’apaisaient, s’amenuisaient de jour en jour et, en s’éloignant, emportaient avec elles le meilleur de moi-même. Que faire ? vers quel abîme vais-je glisser ? me demandais-je sans cesse. Au fur et à mesure que mon énergie déclinait, s’accentuait mon penchant à la tolérance. Décidément, je n’étais plus jeune : l’autre m’apparaissait concevable et même réel. [4]
 

Ayant quitté son rôle de proie du communisme roumain pour l’ombre occidentale, Cioran n’avait pas « choisi la liberté », mais subi l’histoire. À l’Ouest, rien de mieux qu’une liberté formelle à peine moins désagréable que l’oppression totalitaire, une tolérance molle et sans passions. À ses anciens amis de l’Est qui l’interrogent, plein d’espoir, sur le libéralisme et la démocratie, il n’a que cynisme à offrir.

Nous nous trouvons en face de deux types de sociétés intolérables. Et ce qui est grave, c’est que les abus de la vôtre [communiste] permettent à celle-ci de persévérer dans les siens, et d’opposer assez efficacement ses horreurs à celles qu’on cultive chez vous. Le reproche capital qu’on peut adresser à votre régime est d’avoir ruiné l’utopie, principe de renouvellement des institutions et des peuples. La bourgeoisie a compris le parti qu’elle pouvait en tirer contre les adversaires du statu quo ; le « miracle » qui la sauve, qui la préserve d’une destruction immédiate, c’est précisément l’échec de l’autre côté, le spectacle d’une grande idée défigurée, la déception qui en est résultée et qui, s’emparant des esprits, devait les paralyser. [5]
 

Cioran est grave et lourd, mais au moins lucide. Il comprend parfaitement la nécessité de l’utopie –  principe de renouvellement des institutions –, mais juge plus impossible encore de vivre avec que sans. Le problème, cependant, qu’il souligne lui-même, c’est que le refus de l’utopie consacre et légitime le statu quo. Or, si ce dernier est profondément injuste, comme l’admet Cioran, le voilà engagé contre son gré aux côtés de ceux qu’il méprise profondément : ceux qui défendent (également) cet état de fait, non par posture philosophique, mais parce qu’ils en tirent profit. Sa position est donc intenable. Il faudrait qu’il puisse s’extraire du monde pour pouvoir le juger en paix sans en influencer le cours. Mais nous sommes pris dans le monde, et la manière dont nous le considérons en dessine les contours. Que nous le jugions tous condamné ; il le sera. Que nous ne nous résignions pas ; il pourra changer.

En effet, comme l’explique John Rawls, « les limites du possible ne sont pas données par le réel, puisque nous pouvons modifier dans une mesure plus ou moins importante les institutions sociales et politiques, ainsi que beaucoup d’autres éléments » [6]. Au contraire, confirme Paul Ricœur, avec l’utopie, le « champ des possibles s’ouvre largement au-delà de l’existant et permet d’envisager des manières de vivre radicalement autres » [7]. Si nous ne nous donnons pas un cap au-delà de la ligne d’horizon, nous n’atteindrons aucun nouveau continent. « Il nous faut donc nous fonder sur la conjecture et la spéculation, et défendre de notre mieux l’idée que le monde social que nous appelons de nos vœux est réalisable et pourrait effectivement exister, sinon maintenant, du moins à une époque future dans des circonstances plus favorables. » [8] Car l’utopie est le nerf de toute philosophie politique qui se veut émancipatoire.

William Turner, La plage de Calais, à marée basse (1830)

William Turner, La plage de Calais, à marée basse (1830)

L’utopie, c’est la dimension fertile de la prospection : celle qui met en branle l’action. Il est bon de puiser expérience et sagesse dans le passé, mais nous avons également besoin d’une disposition d’ouverture positive à l’avenir. « L’“identité” d’une communauté ou d’un individu est aussi une identité prospective. […] Par conséquent, l’élément utopique en est une composante fondamentale. » [9] Ce dernier, en outre, possède une fonction radicalement subversive, là où son penchant négatif, l’idéologie, tend à légitimer l’autorité. Ainsi, contrairement au reproche d’utopisme qui lui est trop souvent adressé, le socialisme n’est-il devenu idéologique que lorsqu’il abandonna l’utopie pour s’affirmer comme scientifique [10]. L’utopie est modeste, car elle se reconnaît comme un « nulle part ». Aucune nécessité, aucunes lois de l’histoire n’y mènent avec certitude. Ce n’est qu’un cap. Dès lors, « ce qui caractérise l’utopie, ce n’est pas son incapacité à être actualisée, mais sa revendication de rupture » [11].

En refusant les utopies, ne sombrons-nous pas dans une nouvelle idéologie, celle qui légitime l’état de fait, le statu quo, en dissimulant la réalité de l’exploitation et de l’aliénation ? Cette idéologie qui se cache derrière ces lieux communs qui nous évitent l’inconfort du questionnement, de la pensée : « on ne peut accueillir toute la misère du monde » ; « nos sociétés sont en déclin » ; « c’est la dure réalité » ; « on ne peut pas payer quelqu’un à ne rien faire » ; « si je donne à un, je dois donner à tous » ; « quand on veut on peut », etc., et qui se nourrit du cynisme, du pessimisme, de la résignation.

« Nous n’agissons, dit Cioran, que sous la fascination de l’impossible : autant dire qu’une société incapable d’enfanter une utopie et de s’y vouer est menacée de sclérose et de ruine. » [12] On peut feindre le désintérêt pour cette ruine, certes, mais il semble irrationnel, quand on connaît les conséquences de nos croyances et qu’elles ne nous satisfont pas, de ne pas les modifier en vue d’un objectif pratique. À moins que ce ne soit lâche, comme le suggère Ricœur. « Cet exercice du soupçon, qui a commencé il y a plusieurs siècles, nous a déjà transformés. Nous sommes plus prudents relativement à nos croyances, parfois même jusqu’à manquer de courage. Les gens sont aujourd’hui plus paralysés qu’aveuglés. » [13]

Nous ne pouvons plus feindre, en effet, de ne pas voir les injustices sociales. Mais nous craignons de croire et d’agir. Le courage, aujourd’hui, c’est d’oser l’utopie, oser se tromper et être trompé ; oser être déçu, car ce sont les seules forces qu’il nous reste.

L’utopie, comme l’explique Paul Ricœur, possède bien entendu également son penchant pathologique : la fuite ou la perte de la réalité, le refuge dans le « nulle part ». C’est ce que visent le plus souvent les critiques de l’idéalisme : l’incapacité à se satisfaire de situations non idéales. Ce qu’il nous faut, dès lors, c’est être des utopistes pragmatiques. Garder toujours l’utopie en vue, mais viser une transformation progressive du réel, en reconnaissant la valeur de chaque pas opéré dans la bonne direction.

Pierre-Etienne Vandamme

[Pour un regard opposé sur les utopies, empreint de méfiance vis-à-vis de leur potentiel totalitaire, lisez « De la littérature contre-utopique », dans ce même dossier]

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[1] Cioran Emil, Histoire et utopie, Gallimard, 1960, p. 107.

[2] Ibid., p. 19.

[3] Ibid., p. 12.

[4] Ibid.

[5] Ibid., p. 18.

[6] Rawls John, Paix et démocratie. Le droit des peuples et la raison publique, La Découverte, 2006,p. 25.

[7] Ricœur Paul, L’idéologie et l’utopie, Seuil, 1997, p. 36.

[8] Rawls John, op. cit.,p. 25.

[9] Ricœur Paul, op. cit., p. 408.

[10] Cf. Cohen Gerald A., « Le développement du socialisme de l’utopie à la science », dans Si tu es pour l’égalité, pourquoi es-tu si riche ?, Hermann, 2010, p. 89-119.

[11] Ricœur Paul, op. cit., p. 405.

[12] Cioran Emil, op. cit., p. 100.

[13] Ricœur Paul, op. cit., p. 410.

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Discussion

3 réflexions sur “Pourquoi nous n’aimons plus les utopies

  1. Parce qu’il est peut-être plus productif de réfléchir en termes d’alternatives : http://www.nonfiction.fr/article-4826-p2-la_recherche_dalternatives_au_dela_des_incantations_a_la_mode.htm

    Publié par Yoda | août 16, 2013, 20:05
    • Merci pour ce lien. L’ouvrage d’Erik Olin Wright que vous citez (Envisioning Real Utopias) est un excellent pas dans la direction qu’encourage mon article. Et je ne perçois qu’un accord de fond entre les nôtres.
      Bien cordialement,
      Pierre-Etienne Vandamme
      Projections

      Publié par revueprojections | septembre 9, 2013, 12:42

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: De la littérature « contre-utopique » « Projections - décembre 15, 2012

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